Carl Ewald – L’Abeille-Reine (1908), illustré par Raymond de la Nézière

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« L’Abeille-Reine », de Carl Ewald, est paru dans Mon Journal n° 37 du 13 juin 1908. Les illustrations sont de Raymond de la Nézière. Texte traduit du danois par M. Pellisson.

L’Abeille-Reine

Le paysan ouvrit sa ruche.

« Dehors, vous autres ! dit-il aux abeilles. Le soleil luit, et les fleurs, de toutes parts, s’épanouissent ! Montrez-moi que vous êtes laborieuses, et recueillez-moi une bonne provision de miel que je puisse vendre au marchand, à l’automne. Beaucoup de petits ruisseaux font une grande rivière, et, vous savez, l’agriculture ne va pas bien.

— Qu’est-ce que cela nous fait, ton agriculture ! » dirent les abeilles.

Mais, pourtant, elles s’envolèrent, car elles avaient été enfermées tout l’hiver dans la ruche, et elles avaient un pressant besoin de prendre une gorgée d’air frais. Bourdonnant, susurrant, elles étiraient leurs pattes, et essayaient leurs ailes. Elles fourmillaient partout, grouillaient en tout sens dans la ruche, voltigeaient sur les fleurs et les buissons.

Il y en avait bien des milliers. La reine vint la dernière. Elle était plus grosse que les autres, et c’était elle qui gouvernait l’essaim.

« Assez de bagatelles, mes enfants ! dit-elle. Il faut vous mettre à l’ouvrage. Une vraie abeille ne baguenaude pas. »

Alors elle les divisa en compagnies, et leur distribua la tâche.

« Vous, volez au dehors, et voyez s’il y a du miel dans les fleurs. L’autre compagnie récoltera le pollen, et, à son retour, le remettra aux vieilles abeilles qui sont là. »

Elles prirent leur volée. Mais il restait encore toutes les jeunes. Elles formaient la dernière compagnie, car elles n’avaient jamais fait campagne.

« Et nous, qu’aurons-nous à faire ? interrogèrent-elles.

— Vous ? Vous aurez à suer, dit la reine. Une, deux, trois ! à l’ouvrage ! »

Et elles se mirent à suer du mieux qu’elles savaient, et, de tout leur corps, découlait la plus belle cire blonde.

« Cela a bien été, dit la reine. Maintenant, mettons-nous à bâtir. »

Les vieilles abeilles prirent la cire, et se mirent à construire une foule de petites cellules en hexagone, toutes pareilles et se touchant toutes. Tandis qu’elles bâtissaient, les autres revinrent avec le pollen et le miel qu’elles déposèrent aux pieds de la reine.

« Ça, pétrissez le gâteau, leur dit-elle, mais auparavant versez-y un peu de miel pour qu’il ait meilleur goût. »

Et elles pétrirent et pétrirent, et apprêtèrent de petits gâteaux qu’elles portaient dans les cellules.

« Et maintenant, continuons à bâtir ! » commanda la reine. Et les abeilles suaient la cire, et bâtissaient à merveille.

« Il faut bien me mettre à ma tâche ! » dit alors la reine. Et elle soupira profondément, car c’était là l’œuvre la plus sérieuse.

Elle se plaça au milieu de la ruche, et se mit à pondre. Elle pondit des monceaux d’œufs, et les abeilles accouraient près d’elle, prenaient les petits œufs dans leur bouche, et les déposaient dans les nouvelles cellules. Chaque œuf avait sa cellule, et, quand tous eurent été transportés, la reine donna l’ordre de mettre des portes à ces chambres et de les fermer.

« Voilà qui est bien, dit-elle, quand ce fut fini. Maintenant vous allez me construire dix grandes belles chambres à l’extrémité de la ruche. »

Les abeilles eurent vite fait, et, sur ce, la reine pondit dix beaux œufs ; chacun fut mis dans une des grandes chambres dont on ferma la porte.

Chaque jour les abeilles volaient au dehors, et elles récoltaient quantité de miel et de pollen ; mais, le soir, quand leur tâche était finie, elles entr’ouvraient les portes, et regardaient les œufs.

« Attention ! dit un jour la reine. Ils vont éclore. »

Et, tout d’un coup, tous les œufs se brisèrent ; et il y avait dans chaque cellule un joli petit nouveau-né.

« Quels drôles de corps ! dirent les jeunes abeilles. Ça n’a pas d’yeux, et où donc sont leurs pattes et leurs ailes ?

— Ce sont des larves, dit la reine, et naguère vous avez eu la même mine, mes petites. Il faut être larve avant de devenir une vraie abeille. Allons, ouste ! dépêchez-vous de leur donner à manger. »

Les abeilles s’empressèrent de porter de la nourriture aux petites larves, mais elles n’étaient pas toutes aussi bien traitées les unes que les autres. Les dix qui étaient dans les grandes chambres avaient à manger tout ce qu’elles voulaient, et chaque jour on leur apportait une copieuse ration de miel.

« Ce sont des princesses, disait la reine. Aussi faut-il les bien traiter. Quant aux autres, vous pouvez rogner leur ration ; ce ne sont que des ouvrières, et il faut qu’elles s’habituent à s’arranger de ce qui leur échoit. »

Les pauvrettes ne recevaient donc chaque matin qu’une petite part de gâteau, sans plus ; et il leur fallait s’en contenter, même si elles avaient grand’faim.

Dans une des petites cellules en hexagone, tout proche des chambres des princesses, il y avait une toute, toute petite larve. C’était la plus jeune de toutes, et elle ne faisait que sortir de l’œuf. Elle ne pouvait pas voir, mais elle pouvait fort bien entendre les grandes abeilles qui bavardaient au dehors, tandis qu’elle se tenait bien tranquille et se livrait à ses réflexions personnelles.

« Je mangerais bien un peu plus ! dit-elle, et elle frappa à sa porte.

— Tu as eu ta part pour aujourd’hui, lui répondit la vieille abeille qui allait et venait dans le couloir, et qui avait les fonctions d’inspectrice générale des bonnes d’enfants.

— Oui, mais j’ai encore faim ! cria la petite larve. Je veux aller dans une chambre de princesse, car ici je me trouve trop à l’étroit.

— Non, mais, écoutez-la donc ! dit la vieille abeille en goguenardant. On pourrait croire que c’est une belle petite princesse, aux prétentions qu’elle montre ! Tu es née pour travailler et peiner, ma mignonne. Tu es une simple ouvrière, et tu ne seras jamais autre chose de ta vie.

— Moi, je veux être reine ! repartit la larve, et elle frappa contre la porte.

A pareille folie la vieille abeille ne répondit naturellement rien, et elle passa son chemin. De toutes parts on demandait à avoir plus à manger, et la petite larve pouvait entendre toutes ces plaintes.

« C’est trop fort, pensait-elle, qu’il nous faille ainsi mourir de faim ! »

Et elle frappa à la cloison de la chambre de la princesse, et lui cria :

« Donne-moi un peu de ton miel ; laisse-moi aller dans ta chambre ! Je végète ici, et je souffre de la faim. Je vaux pourtant autant que toi !

— Oui, attends seulement que je sois devenue la reine régnante, dit la princesse ; tu peux être sûre que je me souviendrai de ton insolence. »

Mais à peine avait-elle dit cela que les autres princesses se mirent à crier d’une effroyable façon.

« Tu ne seras pas reine ! Ce sera moi ! » criaient-elles toutes à la fois, en frappant aux cloisons et en faisant un vacarme épouvantable.

L’inspectrice générale des bonnes d’enfants accourut en toute hâte, et ouvrit les portes.

« Que désirent nos très gracieuses princesses ?

— Nous voulons plus de miel ! crièrent-elles toutes à la fois. Mais qu’on me serve la première, oui, la première. C’est moi qui serai la reine.

— Tout de suite ! Tout de suite ! gracieuses princesses, » dit la vieille abeille.

Peu après elle revint avec plusieurs autres abeilles. Elles traînaient un gros tas de miel dont elles gorgèrent les méchantes petites princesses qui peu à peu finirent par se taire et s’endormir.

Mais la petite larve resta éveillée, songeant à ce qui venait de se passer. Elle avait grande envie de miel, et elle secoua vivement sa porte.

« Donne-moi un peu de miel ! Je ne peux plus y tenir ! »

La vieille lui imposa silence.

« Chut ! petite braillarde ! Voici la reine qui vient. »

Et la reine, en effet, arriva aussitôt.

« Retirez-vous, dit-elle aux abeilles ; je désire être seule. »

Elle resta longtemps silencieuse devant les chambres des princesses.

« Elles sont là, et elles dorment, dit-elle enfin. Manger et dormir, elles ne font que cela du matin au soir, et de jour en jour elles deviennent plus grandes et plus vigoureuses. Sous peu elles auront fini de grandir, et sortiront de leurs chambres. Alors, mon temps sera accompli. Je le sais bien. J’ai entendu les propos qu’échangeaient les abeilles, disant qu’elles voulaient avoir une reine plus jeune et plus belle, et elles me chasseront avec ignominie. Mais à cela je ne peux me résigner. Demain matin, je les tuerai toutes ; je pourrai ainsi continuer à régner, jusqu’à ce que je meure. »

Là-dessus elle s’éloigna. Mais la petite larve avait tout entendu.

« Seigneur ! pensait-elle. Au bout du compte, c’est bien fâcheux pour les princesses. Ce sont, à vrai dire, des mijaurées qui ont fait les vilaines avec moi ; mais ce serait affreux si la méchante reine les tuait. Je crois que je ferais bien d’avertir la vieille grognarde, qui est là dans le couloir. »

Elle se mit de nouveau à frapper à sa porte, et l’inspectrice générale des bonnes d’enfants accourut ; mais, cette fois, elle était fort en colère.

« Tu feras bien de prendre garde à toi, larve, ma mie, dit-elle ; tu es la plus jeune de toutes et la plus enragée tapageuse…

— C’est bon, dit la larve, mais écoute-moi. »

Et elle raconta la machination de la reine.

« Grand Dieu ! est-il possible ? » s’écria la vieille, et, d’effroi, elle resserra les ailes. Sans en entendre davantage, elle courut en hâte raconter l’affaire aux autres abeilles.

Le lendemain soir, la reine, quand elle crut que toutes les abeilles étaient endormies, arriva pour tuer les princesses. Elle regarda avec précaution de tous côtés, puis elle ouvrit la porte de la première chambre. Mais, au même instant, ce fut de toutes parts un fourmillement d’abeilles qui, par les pattes et par les ailes, l’arrachèrent de la chambre.

« Qu’est cela ? s’écria-t-elle. Une insurrection ?

— Non pas, Majesté, répondirent respectueusement les abeilles. Mais nous savons que vous avez le dessein de tuer les princesses, et il nous est impossible de vous le permettre.

— Lâchez-moi ! » cria la reine, et elle essayait de se dégager. « Je suis encore votre reine, et j’ai le droit de faire ce que je veux. »

Mais les abeilles la tenaient ferme, et la traînèrent hors de la ruche. Là elles lui rendirent sa liberté ; et la reine, frémissante de fureur, leur dit :

« Vous êtes des sujets infidèles ! Vous ne méritez pas que je règne sur vous ; je ne demeurerai pas ici une heure de plus. Je m’en vais pour me construire ailleurs un nouveau nid. Est-il quelqu’un qui veuille me suivre ? »

Quelques vieilles abeilles déclarèrent qu’elles voulaient l’accompagner, et peu après prirent leur vol avec elle.

« Maintenant, nous n’avons plus de reines, dirent les autres. C’est le moment de bien soigner les princesses. »

Et elles les gorgeaient de miel depuis le matin jusqu’au soir, et les princesses grandissaient, engraissaient et se querellaient.

Quant à la petite larve, personne n’y pensait plus.

Un beau matin, les chambres des princesses s’ouvrirent, et elles en sortirent toutes les dix, belles et grandes comme des reines. Les abeilles accoururent et les admiraient.

« Il est difficile de dire quelle est la plus belle !

— C’est moi ! cria l’une.

— Tu te trompes ! dit une autre en piquant la première de son dard.

— Vous rêvez, déclara une troisième. C’est moi la plus belle ! » Là-dessus toutes se mirent à crier à la fois, puis à se battre. Les abeilles voulaient les séparer, mais la vieille inspectrice générale des bonnes d’enfants leur dit :

« Laissez-les faire. Nous verrons ainsi quelle est la plus forte, et nous la prendrons pour reine. Car nous ne pouvons en avoir plus d’une. »

Les abeilles se mirent donc en cercle, et regardèrent le combat. Il dura longtemps et fut très acharné. Ailes et pattes arrachées volaient à travers les airs, et, après un certain temps, il y avait huit princesses tuées sur le sol. Les deux dernières se battirent plus longtemps encore. L’une avait perdu toutes ses ailes, et l’autre ne conservait que quatre pattes.

« C’est une piteuse reine que nous allons avoir, dit une abeille. Nous aurions mieux fait de garder l’ancienne ! »

Mais elle aurait pu s’épargner cette remarque car, au même instant, les deux princesses se percèrent si furieusement l’une l’autre de leur dard, qu’elles tombèrent raides mortes.

« Voilà une étrange aventure ! » s’écrièrent les abeilles. Et, effarées, elles couraient en tous sens, et s’abordaient en se disant : « Nous n’avons plus de reine ! Qu’allons-nous devenir ? Qu’allons-nous devenir ? »

Désespérées, elles tournoyaient dans la ruche, et ne savaient où donner de la tête. Mais les plus âgées et les plus sages se réunirent dans un coin, et tinrent conseil. Les avis les plus divers furent émis sur la conduite à suivre dans cette conjoncture malheureuse. Enfin, pourtant, l’inspectrice générale des bonnes d’enfants prit la parole, et dit : « Tout près des chambres des princesses, il y a une petite larve. C’est la plus jeune de toutes. Elle doit avoir acquis de l’expérience en entendant le langage cultivé des princesses, et j’ai remarqué qu’elle a du caractère. De plus, c’est elle qui a eu l’honnêteté de me révéler les desseins pervers de la vieille reine. Vous ferez bien de la choisir. »

Toutes aussitôt, en procession solennelle, se rendirent à l’étroite cellule en hexagone où gisait la petite larve. Poliment la vieille inspectrice générale frappa à la porte, l’ouvrit avec discrétion, et exposa à la larve la décision prise par les abeilles. Celle-ci d’abord n’en voulait pas croire ses oreilles ; mais quand on l’eut transportée avec beaucoup d’égards dans une des belles chambres, et qu’on lui eut donné autant de miel qu’elle en pouvait manger, elle vit bien que c’était sérieux.

« Voilà tout de même que je vais être reine, dit-elle à l’inspectrice générale des bonnes d’enfants : tu ne voulais pourtant pas le croire !

— J’espère que Votre Majesté voudra bien oublier les observations incongrues que j’ai faites du temps où elle était dans la cellule en hexagone, dit la vieille abeille en s’inclinant respectueusement.

— Je te pardonne ! répondit la princesse de fraîche date. Apporte-moi encore du miel. »

Peu après la larve, devenue adulte, sortit de sa chambre, et cette nouvelle reine était aussi forte, aussi belle que les abeilles pouvaient le souhaiter.

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