Dominique Warfa, Un imperceptible vacarme, 1 : Lointaines et limitrophes (2013)

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Illustration de Mandy, Multivers.

« L’air vibrait, diapason à l’échelle d’un monde. »

La Belgique a donné quelques auteurs francophones éminents à la science-fiction, tels que Jacques Sternberg, Alain Dartevelle, Serge Delsemme ou Alain Le Bussy. Plus discret, mais tout aussi incontournable, Dominique Warfa a écrit de nombreuses nouvelles disséminées sur plusieurs supports. Si certaines ont été publiées dans des périodiques significatifs de la science-fiction belge comme Xuensè, et de la science-fiction française comme Cyberdreams ou Yellow Submarine, ou dans des anthologies marquantes de la science-fiction francophone contemporaine telles que Futurs au présent, Mirages 1991 ou Escales 2001, il restait à les regrouper et à les rééditer.

C’est désormais chose faite grâce à Long Shu Publishing et au travail d’Alexandre Girardot. Vingt-quatre nouvelles réparties sur quatre volumes représentent l’essentiel de l’œuvre de Dominique Warfa. Dans une édition soignée, chaque volume comprend une note surtout biographique, qui éclaire le parcours et les influences de l’auteur, et une bibliographie complète. Sous un même surtitre oxymorique et une couverture commune, la volonté de continuité et d’unité domine, mais les nouvelles sont rassemblées non par ordre chronologique mais par ensemble thématique.  Tous ces volumes sont réédités en numérique chez Multivers.

Lointaines et limitrophes, le premier volume, annonce ainsi le space opera et l’espoir de la rencontre. « Un bal sur Tempête » se déroule sur une planète de forêts vierges, peuplée de félins, les Eyras, auxquels les humains dénient toute conscience afin de mieux coloniser Tempête. L’administrateur de la planète les fait capturer afin de maintenir en vie sa fille Miranda, contaminée par une toxine autochtone. C’est en son honneur que l’administrateur donne des bals, où un hologramme donne l’illusion de la présence de Miranda. Une narration resserrée sur un espace-temps précis, mais écartelée en flashes-back, les noms durassiens de certains personnages (Nathalie Steiner, Maxime Andesmas), des emprunts à la culture brésilienne : autant d’éléments originaux pour une nouvelle à la fois sensuelle et lucide.

« La danse de l’aigle » revient sur Terre, en Arizona, où des scientifiques découvrent le rôle mystérieux joué par les Apaches dans un phénomène cosmologique inédit. Dans une prose plus intimiste et poétique, le virtuose « Éveil » suit les pensées d’un jeune garçon pris dans un cycle qui ne se révèle que progressivement.

« Plongée profonde » est une novella qui occupe le tiers du volume, version définitive d’un texte qui a connu de nombreux remaniements. Elle montre d’abord un homme en chasse dans une jungle. Amélioré par des implants, Makh ne craint rien du puma qu’il traque, qu’il ne cherche pas à tuer, le respect de toute vie étant la règle. Mais une défaillance de ses ajouts ralentit ses réactions lors d’une attaque du félin… Le récit présente ensuite la jeunesse de Makh, étudiant en xénologie en Arabie saoudite après « l’Effondrement », alors qu’une nouvelle politique de conquête de l’espace se met en place dans une société où l’accès au savoir est limité et surveillé. La novella met en jeu de nombreuses questions : de quelle nature sont les plongées dans la « Bulle », qui privent les plongeurs de rêves ? Quelle est la destination du vaisseau parti en mission interstellaire ? Enfin, que cache Makh dans son esprit et dans ses souvenirs ? Ambitieux et foisonnant, le récit alterne les stations entre différentes réalités vécues ou rêvées par Makh.

En six pages, « Cruelle création » rapporte les pensées d’un artiste expert dans le mélange « de l’inorganique et du vivant », alors que, défiguré, il travaille à sa dernière commande.

Le recueil s’achève avec « Les Lumières de Bellaire ». Laurent, un adolescent coincé dans son petit village entre une mère acariâtre et un père ordinaire, est attiré par la belle Stéphanie. En pleine vogue des apparitions d’ovnis en Belgique, c’est surtout pour se rapprocher d’elle qu’il se laisse convaincre de ce qu’elle dit avoir vu : des lumières descendues du ciel. Et si c’était elle qui avait raison ? La nouvelle aborde la prise de conscience de phénomènes inexpliqués, l’hypothèse d’une autre vie dans l’univers, par le biais du passage à l’âge adulte et de la sexualité. Un texte fort, dont la chute remue et ouvre les interrogations – comme la fin de la plupart des nouvelles de l’auteur.

« L’air vibrait, diapason à l’échelle d’un monde » : l’incipit de « Plongée profonde » contient une bonne part du style de Dominique Warfa. Une métaphore sensible met en relation macrocosme et microcosme, révélant aussi bien une correspondance qu’une opposition, pour ne pas dire un oxymore. Des jeux d’oppositions brillamment exprimés dans ce premier volume, ce qui augure au mieux des suivants.

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