E. & H. Heron (Kate et Hesketh Prichard), Flaxman Low, expériences spectrales (1899) – Rivière blanche, coll. « Baskerville » (2017)

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Rivière blanche, 2017. Illustration de Daniele Serra.

Les détectives de l’étrange (ou psychic sleuths) suscitent généralement l’intérêt, qu’il s’agisse des personnages en eux-mêmes ou du véritable sous-genre qu’ils représentent au sein du fantastique. Ils se cessent de resurgir même de nos jours, dans plusieurs modes de narration, qu’il s’agisse des séries X-Files ou Dirk Gently, des romans pour la jeunesse comme Edgar Flanders de Noël Simsolo, ou en bande dessinée avec Aspic de Jacques Lamontagne et Thierry Gloris. Pourtant, jusqu’à très récemment, les premières apparitions de ce type de personnage ne semblent pas avoir été jugées dignes d’intéresser le lectorat français.

Le docteur Hesselius de J. Sheridan Le Fanu peut se targuer d’apparaître en premier, mais le véritable détective de l’étrange à apparaître comme tel n’est autre que le méconnu Flaxman Low. Les spécialistes s’accordent à lui reconnaître la première apparition réelle, avec toute l’épaisseur du personnage et le caractère récurrent du héros détective proche de Sherlock Holmes. Délaissé en France, où seules deux nouvelles avaient été traduites, c’est grâce aux efforts d’Aurélie Bescond, qui a traduit l’intégralité de ses aventures entre 2013 et 2015, et à Jean-Daniel Brèque, qui les publie en volume dans sa collection « Baskerville », que ce premier membre d’une intrigante profession peut enfin être lu en français.

Dans une passionnante préface, Aurélie Bescond dit tout ce qu’il y a à savoir sur les auteurs, Kate Prichard et son fils Hesketh (tireur d’élite, joueur de cricket et explorateur), qui signaient E. & H. Heron, et sur le contexte d’écriture. Alors, qui est leur création, Flaxman Low ? C’est d’abord un digne représentant de la nation britannique, flegmatique à souhait, si terrifiantes les circonstances soient-elles, ce qui s’impose lorsqu’il s’agit de veiller dans des maisons hantées ou de chasser des présences maléfiques. C’est aussi un psychologue, rompu à l’observation du comportement humain et de son cadre de vie. C’est même un érudit dont les connaissances l’aident à identifier les indices les plus étranges, à leur donner une explication ou à les raccorder à une culture particulière.

C’est enfin un esprit scientifique, pour qui le surnaturel n’existe pas : les manifestations qu’on lui attribue font toutes partie du naturel, et si elles sont imputables aux esprits des morts, c’est que nous ne connaissons pas encore tout à fait les possibilités dont jouissent certains défunts. Son ouverture d’esprit lui permet de ne rejeter aucune interprétation : dans deux de ses aventures, il découvre même l’explication rationnelle derrière des morts étranges. Ce recours au fantastique expliqué, remarquable chez un personnage ancien, l’est plus encore quand on pense qu’il reste assez rare dans le genre. Nous sommes très loin des chasseurs de fantômes confits en religion, comme les époux Warren tels qu’ils apparaissent dans les films Conjuring réalisés par James Wan.

Flaxman Low intervient ainsi dans une douzaine de nouvelles, où en général il est invité dans des demeures frappées par des morts aussi brutales qu’inexpliquées. Si certains esprits sont faciles à expulser, d’autres manifestent une force titanesque, et il faut recourir aux grands moyens pour s’en débarrasser. Dans une prose d’une grande sobriété, les récits multiplient les situations, varient les symptômes énigmatiques et les manifestations paranormales. Rémanences de meurtres conjugaux et d’agressions sur enfant, malédictions familiales, vengeances posthumes ou vampirisme par des élémentaux, les causes abondent et se suivent sans se ressembler. Une nouvelle en particulier, « Le Fantôme de Baelbrow », montre à la perfection les méthodes du détective ; elle était déjà parue dans l’anthologie Détectives rétro. Une autre, tout aussi remarquable, « Hypnotisme à la grecque », donne une bonne idée de l’ambiance de l’époque et des fantasmes que faisait naître le spiritisme. Le plus souvent, ces nouvelles se terminent de manière abrupte. Cette conséquence de la prépublication en revue est parfois déconcertante, mais permet aussi à l’étrangeté de résonner encore longtemps. Enfin, les auteurs achèvent ces aventures en donnant à Flaxman Low une Némésis, un ennemi redoutable proche du Moriarty de Holmes. Leur lutte leur vaudra d’ailleurs un équivalent des chutes de Reichenbach.

D’une grande efficacité, ces nouvelles marquent leur âge mais ont moins vieilli que certains récits postérieurs. Elles n’ont pas l’élégance d’écriture d’un Algernon Blackwood, ni son art de créer des ambiances subtilement effrayantes. Elles n’ont pas non plus la logique sophistiquée des nouvelles de W. H. Hodgson. Mais elles méritent sans conteste une place à leurs côtés, par leurs qualités propres, et parce que Flaxman Low, créé en 1897, précède bien John Silence (1908) et Thomas Carnacki (1910-1913) ! En tout état de cause, ce détective de l’étrange ne démérite pas aux côtés de ses successeurs plus illustres, et ses aventures sont déjà des modèles du genre. Elles valent sans conteste d’être découvertes.

Dover Publications ; Wordsworth Editions.

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