Émile Bernard – Odilon Redon (1904)

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« Odilon Redon », par Émile Bernard, est paru dans L’Occident n° 30, de mai 1904.

Odilon Redon

Spleen et idéal.

Charles BAUDELAIRE.

Ma pensée est un monde errant dans l’infini.

V. HUGO.

Violemment, et hors de toute entente banale, voici une œuvre de cauchemar et de splendeur.

Sa moralité puissante proclame désespérément l’anxiété d’exister dans la laideur et le mystère…

Descendons-en la spirale d’angoisse :

D’abord aux murs de la geôle sombre où le prisonnier enserre volontairement sa vie, voici les hiéroglyphes de cette âme noire qui doit, par un infernal sortilège, malgré elle, se raconter à nous.

Sous l’épaisseur de ténébreuses fumées de désastres, de fantômales apparitions se dressent, faiblement éclairées d’un soleil qui râle sur un invisible horizon ou brillant d’une intérieure lumière, comme si une lampe en elles captivait sa lueur.

Un mystère profond plane, et voici que semble vivre, soudain, toute chose ; non point de la bruyance blessante et coutumière, car le geste et la matière sont absents, mais de la spiritualité mouvant dans ce nouveau monde ses obsédantes vérités.

Enfui du visage qui l’enfanta, un œil, astre perdu, promène dans les épaisseurs nocturnes l’abomination du désespoir. A quelle catégorie d’êtres a-t-il appartenu ? A quel génie condamné par l’ostracisme vulgaire ? A quel dieu tombé du fronton du temple des gloires humaines ?…

Au sein des marécages aux ondes nauséeuses et huileuses, recevant le pâle rayon d’un astre malade, des fleurs s’épanouissent en têtes blêmes au rictus de fille, au regard de proxénète et de cafard.

Des scènes les plus banales l’artiste semble avoir pris à tâche de traduire l’effroi latent, et, un académicien à tête de mort, à gros yeux, à nez pourri, désigne de son fringant geste de pantin des couronnes et des livres à tranches d’or.

Parmi ces tableaux, ouverts comme autant de fenêtres dans les murailles, il s’en rencontre où de mélancoliques beautés apparaissent sortant d’un nuage, comme après la pluie dolente apparaît le soleil. Ainsi qu’un paysage mouillé de mille pierreries étincelantes, des femmes revêtues des plus troublantes gloires, parées de chevelures épandues à flots, semblent penser à de graves choses sidérales ; et leurs yeux, habités par les mélancolies languides, ont des charmes si grands qu’on les contemple sans les pouvoir quitter. Couvertes de tous éclats, elles reçoivent toutes les lumières et sortent d’un nimbe où s’épanouissent mille fleurs qui semblent leur être jetées par les anges.

Mais ces visions de joie se raréfient, s’effacent, et voici un antre obscur où se meuvent d’épaisses formes que l’ombre dévore : c’est une prostituée, elle est nue, et ses yeux creux, et sa bouche lippue, et son geste lubrique trahissent sa satanique origine ; des larves grouillent dans la nuit où cette créature agite sa concupiscence.

Des princesses aux profils d’une tragique splendeur dissipent cette léthargie nocturne pour d’une cruauté menaçante mettre la ligne dure et froide sur le soleil… Un bois aux chênes ancestraux allonge ses profondeurs : ses troncs sont d’énormes serpents exhalant une fumée noire, ses branches

mortes sont les bras de squelettes penchés vers le passant, se tendant avec complaisance aux oiseaux lugubres ; parfois une plante parasite jette sur ces arbres la fusée de son éclosion, vibre comme un faisceau lumineux impuissant à combattre la ténèbre…

Mais les images se multiplient, et des temples emplis de comètes, des édifices montrant des fresques brillant d’un éclat propre, des visages emprisonnés dans des lanternes se dévoilent maintenant. Les formes et les êtres se transfigurent, la destination vulgaire des objets change, la nature elle-même s’agrandit, manifestant les effrayants pouvoirs qui la meuvent.

Au milieu de plaines nues et mornes, des hommes portent sur leur dos de hideuses chimères, tandis que d’autres marchent en remorquant avec effort des grappes de ballons dont chacun est un visage.

De prodigieux nuages, éblouissants comme des blocs de neige impérieux, écrasent de leurs lourdes ombres projetées les campagnes et les villes…

Des batailles, des dieux, des anges, des saintes, des chevaliers, des héros, des stryges, des démons, des embryons innomés, des élémentals, des araignées gigantesques se pressent, grouillent, apparaissent et disparaissent, frappent les yeux, heurtent le cerveau, harcèlent l’âme, suscitant l’horreur, la crainte, l’effroi, l’angoisse d’un abîme ouvert soudain où, terrifié, l’on sombrerait en râlant, éperdu.

Cette œuvre étrange où la nuit triomphe pour l’anxiété des âmes est un avertissement des néants futurs ; issue — s’il faut d’une parenté l’enorgueillir — de Léonard de Vinci, de Beethoven, de Rembrandt, elle est d’une indépendance telle que la méconnaissance qui l’ambie en sera pour jamais troublée. Il siérait surtout d’y voir, par delà l’art et sa technique savante, les agissements spirites d’un inconscient médium.

Tout dessin d’Odilon Redon — en son cadre étroit et noir — mis au mur de la chambre, jette une inquiétude, donne la sensation hautement déchirante de deuils irréparables, de détresses invincibles. Une force occulte s’empare tout à coup de l’habitation, une présence latente mais certaine y devient irréfutable ; les esprits logent dans ces lignes et ces frottis de fusain ; pareille à l’écriture d’un sorcier, cette graphique évocation de formes a des pouvoirs dans l’Inconnu.

Et voici ce qui fait d’Odilon Redon un artiste tout à fait à part, unique, sans devanciers comme sans successeurs ; car si chez lui la parfaite pureté plastique s’allie à l’influx supérieur d’un voyant, c’est par pur don, et la volonté pas plus que l’étude n’y ont part. L’art est la passion de Redon, mais le surnaturel est sa nature ; et telle réalité qu’il se propose de scrupuleusement copier se transforme, à son insu, sous sa main, pour signifier plus qu’il ne l’avait prévu lui-même.

Parmi les études qu’élève encore il peignait, cette étrange faculté transpirait déjà, et telle nature-morte ou tel paysage en dit beaucoup plus que l’objet représenté ; lequel apparaît comme la partie d’une force oppressante nous cernant de toutes parts, à tous instants, et dont nous devons à jamais frémir. Devant les plus simples choses de l’usage, une angoisse assaille déjà le peintre sans qu’il en soit conscient, effaçant l’apparence, trahissant la destinée irrévocable du fini qui les engendre et les réclame. L’ombre, l’ombre qui finalement fera sa proie de tout, règne là, pesante, lourde, affligeante impérieusement.

La Puissance des ténèbres n’avait été traduite encore avec une si pascalienne éloquence.

Plus tard Redon trouva sa voie : à son dire ce fut après la guerre de 1870-1871, dont la vision d’horreur jeta dans son esprit de décevantes pensées. Dès lors la méchanceté de l’homme lui était dévoilée, et aussi l’effroyable gouffre où tout sombre : la mort.

Ceci nous amène à l’art actuel du maître, à sa technique. Il est le magicien évident du clair-obscur, cette chose crue, usée et d’une si persuasive éloquence ; il est le plus savant distributeur de noir de tous les temps.

Après l’expérience des brosses et des couleurs, Redon reconnut qu’un seul outil lui suffisait : le fusain.

L’absurdité à laquelle fut en butte ce mode de dessin l’avait jeté parmi les artistes dans un discrédit profond, et certes les platitudes habiles d’un Allongé ou d’un Lalanne ne pouvaient faire prévoir jusqu’à quelle hauteur un procédé déshonoré allait être porté par un véritable maître. Qui décida Odilon Redon à ce choix ? La simplicité du matériel, le bon marché ou son instinct ? Je penche pour cette dernière raison.

Dès l’atelier le fusain était aux doigts de l’étudiant, il l’y conserva peut-être par habitude prise ; les motifs d’ailleurs importent peu, puisque les résultats supérieurs nous requièrent. Au moyen de ce rudimentaire procédé, Odilon Redon fit des chefs-d’œuvre.

Ici se place une autre rénovation du maître : Par la bonne volonté de satisfaire quelques amateurs, Redon s’adonna à la lithographie. Cet art comme le fusain était alors désuet et languissant ; là encore il triompha, ayant à sa disposition des octaves noires prolongées. C’est ainsi que naquirent des pièces rares aujourd’hui qui ont établi sa suprématie en cette matière. D abord l’Hommage à Goya et à Poë, puis une série plus inspirée qu’illustrative sur la Tentation de Saint Antoine et les Fleurs du mal, enfin les frontispices des poésies de Verhaeren. Ce fut un essor neuf, une révélation inattendue, qui posa Redon d’un coup et sans appel à la tête des lithographes du siècle.

Pourquoi décrirai-je le sujet de ces planches devenues rares après avoir été méconnues longuement ? il vaut mieux, sans doute citer les phrases lapidaires et suggestives comme les dessins mêmes dont l’artiste se plût à les aggraver. En voici quelques-unes de l’Hommage à Goya :

Dans mon rêve, je vis au ciel un visage de mystère.

C’est un fou, dans un morne paysage.

Il y eut aussi des êtres embryonnaires.

Au réveil, je vis la déesse de la certitude au profil sévère et dur.

Phrases qui semblent des vers du Dante et qui gardent sous leur aspect simple, une multitude de tragiques effrois.

L’art de Redon ne se peut décrire, l’auteur l’a trop spécialisé, trop borné à ce qu’il veut être, à son insu.

Le meilleur commentaire n’en saurait être que ces phrases brèves qui se bornent plus à faire deviner qu’à expliquer. L’intuition joue ici un rôle trop prépondérant pour que les investigations de l’analyse soient un recours. Redon lui-même, d’ailleurs, renonce à se divulguer sur ce point. En vérité il ignore, quand il prend un crayon, où l’inconnu le conduira, et son mode de travail demeure un mystère.

Il me racontait un jour qu’ayant commencé le portrait de Joris-Karl Huysmans, son ami et son seul bon critique, il termina par une tête d’empereur romain, sans se rendre compte sur le coup de cette bizarre transformation. Une autre fois, Huysmans étant en Belgique, Redon fit le portrait de l’écrivain d’une manière satisfaisante, sans même le vouloir.

Ainsi le caractère profondément à part de l’œuvre d’Odilon Redon appartient à quelque faculté supérieure à la volonté ; et la croyance aux génies familiers, dont Socrate se réclamait, n’aurait rien de déplacé ici.

Le mystère seul peut écrire le mystère, comme le semblable pénètre seul son semblable, et la personnalité de l’artiste présenté en ces pages commence par le mystère ; la pensée elle-même, à en croire Odilon Redon, serait presque étrangère à cette œuvre de Vision et de Rêve. Pourtant nulle production humaine ne fut plus provocatrice d’obsédantes réflexions.

Mais à propos de ce maître il sied d’entrer dans des considérations esthétiques nouvelles et d’apprécier, en combattant des préjugés vieillots et sans gloire, la magie d’un personnel dessin.

On a reproché à l’artiste qui nous occupe de ne point savoir dessiner, on est allé jusqu’à dire que le seul intérêt de son talent est uniquement la particularité de sa vision, mais qu’en dehors d’elle elle ne constitue pas un art, ne se rattache en aucune manière aux chefs-d’œuvre de la peinture, à la plastique.

Bref, on a voulu faire de Redon une sorte de littérateur écrivant ses pensées avec un crayon plutôt qu’une plume, mais ne cessant pas, malgré cela, de s’apparenter au domaine des lettres.

Erreur profonde, et que je vais entreprendre de réfuter ici.

Si Odilon Redon relève en quelque manière du domaine littéraire, c’est parce qu’il est un grand poète. Cette qualité est la première que tout art réclame, et il est à parier que quiconque n’est point poète, ne saurait être artiste en aucune branche. Qu’est-ce que la Poésie en effet, sinon la révélation du sens intime des choses et surtout la poursuite de la beauté signifiante ? Son but est donc le Beau, essentiellement. Or le beau tel que nous l’entendons, est un reflet du divin, et ainsi la manifestation de sa grandeur par le mystère. Dieu permanent à nos yeux, accusé par ses œuvres, n’en est pas moins mystère, obstinément mystère. Il se fait deviner, mais ne se montre ; il s’annonce, mais ne se fait voir. L’art revêtu du mystère, comme la religion sous ses multiples formes, comme la science sous ses aspects profonds, est donc fidèle à Dieu, c’est-à-dire au beau essentiel. C’est pour cela qu’il est impossible de dire, si Redon dessine des monstres, que ces monstres soient laids, soient en dehors de la beauté. La seule laideur est au réalisme incapable de voir l’esprit dans la nature, accroupi dans la fange et ne concevant point l’harmonie ; au seul réalisme, dont la platitude n’a point d’autre but que de tromper notre œil ou de pervertir nos sens. Mais l’étrange, représentatif des entités qui nous dominent, des forces qui nous enserrent, le laid intellectuel réorganisé par un artiste et seulement envisagé comme moyen plus intense d’émotion, n’est plus le laid tout court et entre dans le royaume poétique, c’est-à-dire dans le beau, étant remonté jusqu’aux altitudes morales.

Le laid — car sa définition s’impose maintenant — est une rupture de l’harmonie générale, un brisement ; or, se servir du laid pour témoigner de la douleur de notre âme éternelle devant la tragique angoisse du drame terrestre, c’est écrire de la beauté morale, c’est prouver l’apitoiement d’une nature parfaite, et, en ce cas, quoique l’objet représenté reste ce qu’il est, le sens profond qu’il exprime, l’intention qu’il manifeste rachètent — non à nos yeux — mais dans notre être intime auquel son unique témérité s’ adresse avec confiance, la trop blessante terreur des extériorités.

Le dessin d’Odilon Redon appartient à l’Invisible et au Mystère. Comment formuler des êtres immatériels ? Comment peindre ce monde subtil qui, ayant renoncé à son corps, volète mystiquement autour de nous et vient parler dans les choses les plus simples qui nous ambient ? Là était le problème ; et ce problème, je l’ai dit déjà, insoluble pour tout autre, fut résolu par Redon au moyen de la seule intuition, — car si l’art est la passion de Redon, le surnaturel est sa nature. Ce qui a donc fait accuser l’artiste d’ignorance du dessin, c’est la qualité toute neuve et imprévue de la technie dont il revêtit ses visions. En vérité il n’en pouvait être qu’ainsi, car il s’agissait de représenter autre chose que les coutumières apparences. J’insiste sur ce point, trouvant surprenant, et de plus en plus m’étonnant que Redon ait pu tracer les contours de ses rêves, de ses hallucinations, de ses cauchemars en se servant justement de la tradition, et en appliquant à tout cela la correction non point plate des modernes, mais si profondément réfléchie et mûrie des grands-maîtres.

Il siérait de parler du dessin, lequel n’est pas autre chose que la poésie de la forme. Toute manifestation linéaire harmonieuse appartient à l’art du dessin, toute forme sans harmonie est hors de son temple. Apprenez ceci de bonne volonté, et sachez que tout modèle copié n’est pas, de ce fait

même, du dessin. Le seul dessin est l’écriture d’une harmonie par les lignes, est une architecture, si vous le préférez, une architecture devenue puissamment poème et musique. Je m’explique : Voici un maladroit primitif— maladroit en ce sens qu’il n’a aucune des plates habiletés ouvrières de nos poncifs. Il me représente, en de grandes lignes imaginées par lui (il y a donc création), un sujet quelconque de la Foi. Ici l’artiste n’a rien dit de vrai au sens réaliste de ce mot, mais néanmoins il a été un merveilleux dessinateur, car ce qui m’a ému en son œuvre, c’est l’harmonie qu’il a su produire avec ces lignes organisées par lui selon un idéal qu’elles seules pouvaient signifier. Toute forme copiée ou créée qui chante un chant parfait pour nous ravir dans sa personnelle beauté, voici ce que je nomme rigoureusement le dessin, et soit-on Giotto, Cimabue, Michel Ange ou Raphaël, on est seulement un artiste suprême, un maître en formes par le don inné de cette organisation plastique et, tout à la fois, spirituelle.

C’est sur ces réflexions que j’attire l’attention pour juger sainement l’art d’Odilon Redon, afin que l’on se persuade par logique, si on ne le peut par sentiment, que cet homme est un très excellent dessinateur, un savant artiste. Sans parler de la ressemblance que l’on pourrait trouver, au feuillètement de son œuvre, avec Léonard de Vinci et Rembrandt, je persiste à croire que dans les écoles vraies de notre art et dans les voies nouvelles que la bonne tradition poursuivie peut seule ouvrir, Odilon Redon a créé des chefs-d’œuvre tant d’expression que de technique ; car il a mieux que tout autre su donner à ses lignes, en plus de l’harmonie générale, une vie particulière tout à fait pénétrante et qu’un contemplateur obstiné de la forme pouvait seul écrire. Que l’on daigne voir combien en chacun des visages qu’il traite, toute partie, soit nez, œil, bouche, joue, ossature ou muscle, répond au sens général de l’expression ; et combien, architecte humain, il sait la valeur d’une ombre, d’une ligne. Telles faces dessinées par le maître, ainsi que certains morceaux grecs très parfaits, ravissent uniquement par la splendeur des proportions, l’immatérielle beauté géométrique, et quelque chose de tellement astral s’en dégage, qu’on éprouve y lire le système du monde. Ces faces sont des architectures dont la dimension, quoique limitée à une simple feuille de papier, est incommensurable ; et l’on serait tenté de les transformer en édifices à formes humaines semblables à ceux des divinités fabuleuses du Cambodge et de l’Inde.

Cette puissance ne peut relever de l’ignorance, et l’accusation faite à Redon de non-savoir et de gaucherie trouvera, aux yeux bien voulants et aux esprits avertis, une suffisante réfutation, je pense, pour ne point insister davantage.

Tous les dessins du maître n’ont pas cette envergure… Quelques-uns ne dépassent pas la brève notation du croquis, mais pouvaient-ils la dépasser, vraiment ? Ceux-ci représentent généralement des visions imprécises, des êtres en formation, des miasmes en génération, des êtres humains en plasme, d’errantes monades. En ce cas les théories de Darwin sont admises par Redon, qui nous promène dans toutes les humiliations de notre supposée genèse ; tour à tour des visages humains annonçant l’homme futur se greffent, par d’ineffables accidents sur des insectes difformes ; des araignées en ont revêtu leur ignoble corps, et leur suçoir est une bouche affreuse ; des yeux éclatent dans la rondeur poilue d’une capsule, vagabondent dans l’ombre d’un monument funèbre ; autour d’un pilier d’une imposante puissance, voltigent des moustiques embryonnaires devenus d’effrayantes têtes ; sur un marécage, une fleur se change en une face sélénienne de pierrots, calottée de noir par le chaton qui la relie à la plante et la rive aux putridités. Ici rien qui de près ou de loin ressemble aux imaginations d’un Cuvier ; pas de monstres géants, pas de formes plus ou moins mal assemblées de pachydermes, de mammifères, d’ophidiens, pas d’histoire naturelle, pas de science positive ; uniquement la rêverie solitaire et terrifiante d’un Pascal qui voit tout à coup se dérouler sous lui les profondeurs du nombre ; se creuser les gouffres de l’infiniment divisible. C’est de la vie pourchassée jusqu’aux essences, embrassée sous ses aspects de prolifique polype.

De Pascal, certes, Redon peut se réclamer — et point ne m’étonnerai qu’un jour il nous surgisse quelque nouveau chef-d’œuvre par lui extrait de cette mine — mais surtout de Poë, dont les métaphysiques obsessions d’Eureka ont serré en cette manifestation d’étroits liens.

On comprend que le croquis, et le croquis seul, soit de mise en pareil cas ; il aggrave l’œuvre, lui donne l’allure d’un secret ravi à l’invisible. Le croquis, document tiré des choses et des êtres vus, prend ici, même, une éloquence tragique ; et l’effroi redouble en nos âmes si nous venons à songer qu’un œil plus lucide que le nôtre a pénétré dans ces mondes que nous pressentons vaguement, que nous n’espérions pas même entrevoir.

A côté de sa manière noire, Redon inaugure un art paradisiaque d’une saveur étrange, jusqu’alors inconnue. Toutes les brises de légende y soufflent, toutes les caresses des mysticismes y passent. Les scènes d’horreur disparaissent pour faire place aux radieuses peuplades des contrées de l’Aurore. Une noblesse magique revêt les admirables princesses habitantes de ces lieux élevés ; et les fleurs et les clartés sont les inestimables joyaux qui les parent. Point de gemmes, de pierreries, absence complète des lapidaires féeries d’un Gustave Moreau. Odilon Redon, artiste tout spirituel et architecte des formes pures, rejette comme des moyens factices les superfétations des luxes ; et quelle richesse il atteint pourtant avec les lumières qu’il glorifie ! Ses reines des sphères sont d’une idéalité baudelairienne ; ses chevaliers, ses héros, ses vierges, ses saintes sont irréprochablement constitués pour la vie contemplative ; on les sent issus d êtres voués aux extases, macérés dans l’encens des mysticismes, sacrifiés à l absolu ; leur humanité ne se rattache à la nôtre que par l’amour qu ils gardent à notre déchéance car, hautains sans être vagues, nobles sans être durs, ils se voilent volontiers, par fraternelle compassion, des mélancolies qui nous affectent.

Quelques profils de superbe féminine brisent seuls cette bienveillance divine ; comme si la femme à jamais fermée au cœur mortel n’avait d’autre but que d’être, aux yeux du Rêveur, une royale et froide floraison pour la gloire du Beau. Ainsi que dans l’œuvre de Stéphane Mallarmé, les princesses de Redon sont de majestueuses et lunaires Hérodiades drapant une virginité neigeuse dans l’orgueil de leur mérovingienne chevelure. J’accuse aussi, en passant, leur parenté avec les longues et fuselées Clotilde et Radegonde des XIe et XIIe siècles. En ces œuvres Redon s’est contenté, à peu de modelé près, d’un art linéaire dont il a détrempé les lignes dans la clarté ; il lui a même semblé persuasif de donner à ces dessins l’aspect éteint d’un feuillet retrouvé sur lequel les ans ont laissé leur suggestive faneur. Ainsi il a ajouté à ces documents idéaux une émotion, et accru l’illusion d’une réalité défunte.

L’œuvre de Redon est immense, car elle va en profondeur et en hauteur ; elle échappe, comme ce qu’elle signifie, à la pédantesque habitude de la Critique, dont le but est plus souvent de vouloir expliquer que d’impliquer. Quand un peintre a cru tout dire dans les formes qu’il a tracées, il est facile de déterminer les bornes de son esprit ; et par cela même la faiblesse de ce peintre est manifeste. Nos contemporains célèbres n’ont rien qui puisse échapper à l’analyse matérialiste en cours dans le monde inesthétique des reporters d’art, c’est pourquoi notre égalitaire époque de niaiserie obligatoire les en remercie ; ils s’enrichissent et se cuirassent de médailles. Pleinement compréhensibles, ils sont admis et couronnés à tous les examens ; mais qu’un véritable artiste nous jette dans l’esprit l’imprévu de sa conception, le mode de jugement doit changer, et plus s’agrandit le monde révélé, plus nous devons religieusement nous incliner devant la majesté du mystère.

Odilon Redon, de qui l’âme participe à l’Infini, ne peut donc être, comme ces artistes de collections, captivé dans la vitrine d’un muséum, étiqueté dans le bocal d’un compte rendu. Son œuvre est toute de suggestion et uniquement de cela.

Quant à son art, le séparer du surnaturel qui l’inspire c’est vouloir nier sa raison d’être. Il suffit donc, nous semble-t-il, de reconnaître qu’il est parfaitement approprié, dans sa forme, à la signifiance qu’il proclame, pour en admirer les perfections plastiques si originales et en louer la hardiesse si justement motivée. Il est savant, naïf et profond ; n’est-ce point dire qu’il est complet ? Toute chicane étroite devant l’autorité du génie serait, d’ailleurs, le fait d’un incurable aveuglement.

L’homme que nous laisse voir Odilon Redon est des plus simples ; une mise bourgeoise où, seul, le chapeau mou met une auréole noire, trahissant l’artiste fidèle à une jeunesse romantique. Ce chapeau levé, surgit un front d’une courbe réfléchie, hautement découvert. Ce front est frappant, tant par la clarté qui s’y pose, que par l’air penché d’esquif céleste en chute qu’il évoque. Une conversation sobre, des paroles plutôt murmurées qu’articulées, une gesticulation rare, significative, disposée à désigner des lieux lointains ; parfois un balancement de la tête comme un départ vers la dérive du rêve. Une passion de musique grave : Beethoven et Bach, concordant avec l’habituelle affection du silence et d’œuvres sérieuses, méditatives.

On conçoit qu’un tel tempérament soit peu apte à plaire à notre époque en fanfares. Aussi la Presse fit-elle de très rares visites à Odilon Redon, et stylite à l’aise sur son pilier de marbre noir, parmi les puretés de l’atmosphère supérieure, il n’ambitionne point de descendre vers la ville mercantile dont les dévotions en bruyance s’agitent à ses pieds. De leur colonne d’isolement, juchés comme lui dans l’impollué, des poètes l’ont reconnu ; et parmi eux, le plus pur, Stéphane Mallarmé, lui donna une admirative amitié. M. Huysmans, le plus libre et le plus indépendant peut-être de nos écrivains, lui consacra des pages célèbres. Ce fut là tout.

L’énormité de ce peu se passa pourtant dans les hauteurs où toute vraie gloire s’allume ; et les temps sont proches, s’ils ne sont déjà, où l’artiste modeste et profond auquel je dédie avec admiration ces lignes, trouvera la réparation d’une trop longue et préjudiciable méconnaissance.

Écrit au Kaire, le 25 décembre 1903.

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