Enne Lefranc – Mademoiselle Pic n’habitera pas son étoile, illustré par M. Serge (1953)

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« Mademoiselle Pic n’habitera pas son étoile » est un conte écrit par Enne Lefranc et illustré par M. Serge.

Il fut publié dans La Semaine de Suzette n°52 du jeudi 26 novembre 1953.

Mademoiselle Pic n’habitera pas son étoile

Comme il est dommage que ne s’écroulent pas les grands murs qui cachent la maison du professeur Pic ! Les promeneurs découvriraient une étrange propriété avec des terrasses, des coupoles et des lunettes d’approche qui pointent partout, comme des canons.

Parfois, un grondement sourd fait vibrer la maison et quelques vitres volent en éclats. Alors, Mme Pic pince les lèvres, prend un balai pour ramasser les morceaux de verre et dit à sa fille Aurélie :

— Ton père vient sans doute de rater une expérience.

Car le professeur Pic qui a fait construire cette étrange demeure est un grand savant. Ses inventions pourraient bouleverser le monde. N’y a-t-il pas dans son grand hangar des appareils qui permettent d’aller visiter les planètes ?

Mais comme il possède un caractère épouvantable et un égoïsme pire encore, il refuse à ses contemporains de bénéficier de ses découvertes.

— Ils n’ont qu’à chercher comme moi, ricane-t-il. Pour être certain qu’aucun intrus ne pénétrera chez lui, il a fait sceller toutes ses portes, édifier des murs qui bravent toutes les escalades.

Sa femme et sa fille ne s’en trouvent nullement gênées. Lorsqu’elles veulent sortir, elles prennent un appareil volant et vont faire un petit tour dans l’espace. Mme Pic s’en félicite. Elle a découvert une planète assez proche où se trouve un extraordinaire marché. Légumes et fruits ont des proportions gigantesques. Un chou nourrit la famille, pendant une semaine, une cerise suffit pour faire une grande jatte de compote.

— Sans compter, ajoute l’épouse du savant, que notre monnaie a là-haut une extraordinaire valeur et qu’ainsi tout me coûte vingt fois moins que si je faisais mes achats chez les terriens.

— Ah ! mère, ne me parlez pas de la terre, répliqua Aurélie Pic, rien n’y est agréable et je me demande si papa ne va pas installer ses laboratoires là-haut.

— Tu sais bien, petite sotte, qu’il ne trouverait pas sur les planètes les produits chimiques et les matériaux dont il a besoin.

— Quand je serai majeure, j’irai vivre sur une étoile, déclare la jeune personne d’un ton boudeur.

Comme elle a seulement treize ans, cela représente pour elle plusieurs années de patience. Or elle ne possède pas cette qualité. Pas beaucoup d’autres d’ailleurs. On retrouve déjà chez elle le caractère agressif de son père. Et tout le monde la fuit.

Lorsque, ayant franchi les murs de la propriété, son appareil volant se pose sur la place du village, les enfants l’entourent, tantôt craintifs, tantôt curieux.

Mais les yeux d’Aurélie sont tellement méchants, qu’aucun n’ose lui parler.

— C’est certainement une fille de sorcière, chuchotent-ils.

Seuls, deux petits garçons subissent ses mauvaises humeurs avec une louable patience, il est vrai qu’ils ne sont pas complètement désintéressés. L’un et l’autre rêvent de monter dans le fameux appareil volant.

Elle nous le prêtera certainement un jour, s’illusionnaient-ils.

En attendant Aurélie en profite pour les tyranniser, bien décidée à ne jamais leur confier la merveilleuse machine.

Aujourd’hui, Aurélie trépigne de colère devant la maison des deux enfants. Particulièrement maussade, elle avait envie de les tourmenter et que lui apprend-on ? Ils sont enrhumés.

— Un peu fiévreux, ils ne sortiront pas, a dit leur maman qui n’a pas convié la jeune personne à entrer chez elle.

Enrhumés ! Il n’y a que sur la terre qu’il arrive pareille mésaventure. Mlle Pic est bien certaine qu’elle n’éternuera jamais le jour où elle habitera son étoile.

Mais, au fait, pourquoi n’irait-elle pas à la recherche de sa future propriété ? Sa mère, partie au marché, reviendra seulement avec la nuit. Quant à son père, voilà trois jours qu’il demeure enfermé dans son laboratoire et, s’il ne fait pas sauter la maison, il y restera sans doute pendant des semaines.

Aurélie bondit vers son appareil et, rageuse, constate qu’elle ne peut partir sur-le-champ. Pourquoi ! Pour un troupeau de vaches qui avancent pesamment et encombrent le chemin. Des vaches ! De bien stupides animaux qui ne doivent pas se trouver là-haut.

Enfin, Mlle Pic peut s’élancer vers l’espace : enfin elle ne verra plus ces créatures à deux ou quatre pattes qui lui sont de plus en plus insupportables !

Elle erre, un peu angoissée de se trouver soudain au milieu de cette immensité. Là, il n’y a personne pour indiquer le chemin.

Impossible cependant de tourner en rond pendant des heures, Aurélie a décrété qu’elle découvrirait aujourd’hui son étoile : elle n’entend pas renoncer à son projet.

Ayant bloqué l’appareil sur un nuage qui lui semble assez solide, elle considère curieusement les alentours, essayant de découvrir un astre ou une planète.

Mais qui s’avance là-bas ? Sans aucun doute elle est le jouet d’une illusion… Non pas. La forme se précise.

— Ce n’est pas possible, hurle Mlle Pic, on veut me jouer un mauvais tour.

N’est ce pas en effet un taureau qui se dirige vers l’appareil ? Heureusement, il n’est pas tout à fait semblable à ceux du globe car il parle.

— Vous êtes Mlle Pic ? dit-il avec conviction.

Aurélie demeure stupéfaite :

— Vous me connaissez donc ?

— Non, mais vous avez le nez pointu et les petits yeux de votre père, impossible de douter de la parenté.

Mlle Pic subit le compliment sans oser protester. Tout le monde sait que le caractère des taureaux n’est guère meilleur que celui du professeur.

— Où suis-je ? demande-t-elle.

— Dans ces zones du ciel appelées zodiaque nous sommes douze habitants. Je vais…

— Inutile de vous déranger, dit-elle en remettant son appareil en marche.

Quel plaisir trouverait-elle à converser avec un taureau ?

A peine se pose-t-elle un peu plus loin qu’un rugissement la fait trembler comme la maison un jour de grande invention. Un lion se précipite vers elle :

— Encore un astronome, hurle-t-il. On ne peut donc plus être tranquille dans son coin de ciel ? Est-ce que je descends vous rendre visite ? Non, n’est-ce pas. Alors ne vous croyez pas obligée de venir chez moi.

Aurélie ne répond pas afin de partir plus vite. Le lion du zodiaque aime peut-être autant la chair fraîche que les lions terrestres.

Nouvel arrêt : nouvelle déception. Celui qui la reçoit, pareil aux centaures, est mi-homme, mi-bête mais ne se montre pas pour autant plus aimable.

— Je suis le Sagittaire, dit-il avec emphase ; qui vous amène en ces lieux ?

Aurélie désemparée ose avouer :

— J’étais montée jusqu’ici pour trouver du nouveau et, hormis vous, je n’ai rencontré que des animaux qui ressemblent à ceux de la terre. N’y a-t-il donc pas d’enfants parmi vous ?

— Mais si, mais si, il y a les Gémeaux. Tournez derrière ce gros nuage, puis longez cet autre. Ils doivent être là.

Renaissant à l’espoir Aurélie se sent aussi légère que son appareil. Hélas ! elle trouve deux petits bonshommes frileusement serrés l’un contre l’autre, toussant, éternuant, un peu fiévreux : les Gémeaux sont enrhumés !

Mlle Pic a regagné sa maison toute penaude, sans chercher à se faire d’autres relations ni à connaître les autres habitants du Zodiaque. Il y a trop de ressemblance avec la terre. Elle ne parle plus d’aller loger dans une étoile.

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