Eugène Nolent – Un Hérétique de la préhistoire (1911)

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« Un Hérétique de la préhistoire », de Eugène Nolent, est paru dans Excelsior du 10 décembre 1911.

Un Hérétique de la préhistoire

Exclu de la Société Préhistorique, M. Peny lui demande 2.000 francs de dommages-intérêts.

Rêver d’échapper aux réalités de son temps, de s’évader de la vie quotidienne pour se réfugier dans les nuées de la préhistoire, reconstituer l’existence prodigieuse de nos ancêtres et des demi-dieux qui vivaient avec eux, laisser son imagination revivre l’âge d’or, appliquer sa pensée à interpréter les vieilles pierres tombées des cieux sur les landes désertes et les caractères laissés sur ces roches par des mains ignorées, avoir cru ainsi trouver la paix et le bonheur… et grâce à ces études élevées et parfaitement désintéressées se voir vilipendé et forcé de traduire devant la justice toute une puissante Société où l’on avait pensé trouver des confrères, telle est la tragique aventure qui est arrivée à M. Henry Peny, pharmacien à Asnières.

M. Henry Peny aime, d’un amour tenace de savant, les temps antédiluviens. Et depuis 1906, il s’était inscrit à la Société Préhistorique de France. En 1910, il en fut exclu. Et il assignait hier cette Société, devant la première chambre du tribunal de la Seine, pour y être réintégré et recevoir, pour son injuste exclusion, 2.000 francs de dommages-intérêts.

Me Félicien Paris, au nom de la Société, expliquait hier les raisons de cette exclusion :

— La Société Préhistorique est sérieuse. Elle ne permet pas à ses gens de considérer les graves matières qui font le sujet de ses préoccupations avec une imagination de fantaisiste et d’humoriste. Les savants qui la composent n’ont pas l’habitude de se moquer du monde et ne souffrent pas qu’on se moque d’eux. Or, déjà, le nom sous lequel vous vous êtes inscrit à cette Société, Hermeneck, était une dérision. Il est vrai que vous fîtes la joie de vos collègues par votre Essai historique sur les Champs-Elysées dans l’Antiquité. Mais vous les attristâtes par votre Essai d’interprétation des signes graphiques des monuments dolméniques. Vous leur attribuiez une signification nettement obscène. Vous identifiiez l’écriture celtique, l’écriture des monuments trouvés dans l’île de Pâques et l’écriture égyptienne, confondant Teutatès et Apollon. Vous déclariez que les alignements de Carnac étaient un des douze travaux d’Hercule et qu’ils contenaient en outre le berceau de Noé. Et quand l’on vous mit à la porte, indigné de ces blasphèmes antiscientifiques, vous répandîtes contre vos collègues des bruits injurieux.

Me Charbonnel répondit pour M. Peny :

— Mon Dieu, dit-il, la préhistoire est surtout œuvre d’imagination (1). Les hypothèses de mon client ont des chances d’être aussi réelles que d’autres. Et le nom d’Hermeneck, qui en celtique veut dire œil de lynx, indique la pénétration lucide de mon client.

Le tribunal dira à huitaine ce qu’il pense de cette querelle de savants (2).

(1) À ce sujet, lire les anthologies Vestiges d’un monde antédiluvien (2016) et Bafouilles archéologiques (Vestiges d’un monde antédiluvien) (2017), publiées chez Bibliogs.

(2) A. M., « Querelles de préhistoire », in L’Action française du 17 décembre 1911 : « Le tribunal vient de rendre son jugement et de débouter M. Henry Pény de sa demande. Il a estimé que c’est à bon droit que la Société préhistorique de France s’est émue des hérésies et des blasphèmes du pharmacien d’Asnières et a prié celui-ci d’aller porter ailleurs ses qualités indéniables d’humoriste. »

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