Georges-Armand Masson – Réflexions d’un Robot (1930)

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« Réflexions d’un Robot », de Georges-Armand Masson, est paru dans L’Européen du 22 janvier 1930.

Réflexions d’un Robot

Mon créateur est vraiment très gentil. Il ne cesse d’inventer de nouveaux dispositifs pour me perfectionner, et me rendre semblable aux hommes.

Cette sollicitude m’honore, mais en même temps m’inquiète. Ressembler aux hommes ? Je me demande si c’est un sort bien enviable.

Non content d’avoir fait de moi une vedette de music-hall, il voudrait maintenant me lancer dans la littérature.

Il m’a installé dans le ventre, — mon crâne étant déjà plein à craquer, — une machine à raisonner. Une anthologie de lieux communs enregistrés magnétiquement sur des bobines d’acier, occupe ma fesse gauche, et la droite loge un redresseur électrocritique au ferronickel.

Par simple rotation d’un inverseur bipolaire placé à la hauteur de mon nombril, on obtient à volonté des pensées originales ou des truismes.

Il paraît qu’il existe des hommes qui passent leur, temps à exprimer la pensée des autres, ou — c’est un cas beaucoup plus rare — à exprimer leur pensée propre.

Voilà un jeu qui me semble, dans un cas, bien puéril, et dans l’autre, bien dangereux.

Je ne sais vraiment pas pourquoi tous ces gens me regardent avec tant de curiosité. La plupart, comme automates, n’ont rien à m’envier.

« Je pense, donc je suis », dit un de mes fils d’acier. Ce n’est pas vrai. Avant que la pensée me fût donnée, j’étais déjà. Je dirai même que j’étais beaucoup mieux.

« Les grandes pensées viennent du cœur ». Allons donc ! Petites comme grandes, elles viennent de-l’estomac.

L’homme n’est qu’un Robot, le plus puissant, certes, de la nature ; mais c’est un Robot pensant. Tout son malheur vient de là.

Pourvu qu’Il ne s’avise pas de me donner une âme !…

Illustration : Pica, « En marge des Arts ménagers » (1939).

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