Georges-Hector Mai – L’Île Oubliée (Histoire des temps futurs) (1913)

0

« L’Île Oubliée (Histoire des temps futurs) », signé Georges-Hector Mai, est paru dans Le Radical des 7, 8, 10 et 11 juin 1913.

Georges-Hector Mai est un des pseudonymes de Jean Marie Gustave Roger Dévigne, poète, journaliste et romancier, né le 11 septembre 1885 à Angoulême, décédé le 28 octobre 1965 à Paris.

Roger Dévigne était directeur de la Phonothèque nationale à Paris (1).

Il a collaboré à de nombreux périodiques, tels que L’Action d’Art, Les Loups, Paris Journal, Le Radical, Gil Blas, L’Avenir, La Dépêche de Toulouse, La Muse Française, Les Nouvelles Littéraires, Paris-Soir, L’Intransigeant, Le Petit Parisien, La Vache enragée, etc.

Dans son article « Le Marchand de beauté » (1920), Maurice Privat précise que « Roger Dévigne est un bon poète qui a fondé pas mal de petites revues aux titres ronflants et curieux : la Foire aux Chimères, les Actes des Poètes, L’Encrier enfin. »

Roger Dévigne était aussi président de la Société d’Études Atlantéennes [à ce sujet, lire : Roger Dévigne – Si les Atlantes ont existé… (1927)], ainsi que le fondateur de la Société des Amis des fées.

Ses noms de plumes connus sont : Roger Dévigne, Georges-Hector Mai (2), Le Grenadier (3), Le Batelier (4), ainsi que… Jean Le Cocq.

Sous le pseudonyme « Jean Le Cocq », il a publié « Le Mal-des-Enfants (Récit des temps futurs) », en 1912. Ce récit est proposé par Norbert Gaulard, sur son site La Porte ouverte : « LE MAL-DES-ENFANTS, » RÉCIT DES TEMPS FUTURS

« L’Île Oubliée (Histoire des temps futurs) », que nous vous proposons, est une version remaniée de « Le Mal-des-Enfants (Récit des temps futurs) ».

(1) Anonyme, « Informations », in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques du 16 juillet 1932 : « Notre confrère et ami Roger Dévigne, président de la Société le Folklore par le disque, vient d’être nommé au Musée de la parole de l’Université de Paris avec le titre de sous-directeur. »

(2) Portrait de Roger Dévigne, par Henry-Jacques, publié par La Vie : « A vingt ans, la barbe en pointe, il fut Georges-Hector Mai, grand bâtisseur de villes, révolté, généreux, lyrique, apôtre. Il est resté, le poil coupé, et redevenu Roger Dévigne, un bâtisseur de rêves, mais un maître qui s’en va, chantant d’allégresse, planter au plus haut faîte, le drapeau et le bouquet des compagnons. » [cité dans Paris-soir du 17 juin 1925.]

(3) Le Radical du 17 mai 1919 : « Notre collaborateur et ami le « Grenadier », connu dans le siècle sous le nom de Roger Dévigne, publie, 22, quai de Béthune, à Paris, l’Encrier »

(4) Le Radical du 1er juin 1919 : « Mes chers lecteurs et amie. Puisque, désormais, au rebours du dicton célèbre, le civil se recrute dans le militaire, le Grenadier dépose ses armes, son harnais et devient le Batelier. »

L’Île Oubliée (Histoire des temps futurs)

Georges-Hector Mai

Cette histoire se passe bien après l’an 3000, aux temps terribles du Dictateur, et il y eut encore, ensuite, des jours merveilleux pour l’humanité.

I

LA GUERRE DES POÈTES

Il est écrit dans les histoires postérieures aux événements terribles que nous allons raconter :

« En ces temps-là, il se forma dans les grandes villes des partie d’idéalistes et de rêveurs, partisans des cultures anciennes, et que l’on nomma « les poètes », parce que tous les poètes de la terre adhérèrent à un mouvement qui mit aux prises, en face des masses ouvrières restées neutres, le parti dit « des poètes » et le parti scientifique, qui gouvernait alors l’humanité. »

A la treizième heure, l’ouvrier Pascal Clare — un des plus grands parmi les poètes — embrassa ses petits. Il serra la main de sa jeune femme. La porte se referma sur cet humble logis anonyme, perdu dans l’alvéole démesurée. Et il quitta sa maison pour la dernière fois de sa vie.

Les rues étaient ruisselantes d’hommes. Il en descendait de toutes les maisons. Des flots épais de rayons bleus jaillissaient intarissablement aux orifices des comités et des halls populaires. Les ponts aériens, les cars et les plates-formes mobiles versaient, chaque minute, dans les grandes voies, des milliers d’artisans accourus des districts lointains de la ville.

La plupart des machines s’étaient arrêtées, par décret de police. Les ateliers chômaient ; il y avait onze ans que cela n’avait eu lieu et Mathias Sthénon espéra rendre ainsi plus sensibles pour les masses le rôle et la dignité des poètes.

Mais, dans ce fourmillement indéfini de gens placides, désœuvrés, devait s’organiser, dans quelques heures, au milieu de la fête de la Beauté, cet élan démesuré de haine qui lança tout un peuple contre les derniers spectateurs du Rêve.

Parfois, une main amicale frappait Clare sur l’épaule. Un agent de l’Union idéaliste le frôlait, d’un car venant en sens inverse, et hâtif, affairé, s’engouffrait aux portes bourdonnantes des comités. Clare reconnut plusieurs de ses familiers : Horao, Cleman, Sten, Hermin, Carras, presque un enfant, qui tous devaient mourir avant la nuit.

Son car s’éleva de dix pieds. La vitesse devint effroyable ; et il glissa à trente mètres de la foule, dont les images, brouillées par la vitesse, lui rappelèrent l’Atlantique, traversé en aéronef, par un jour de lumière.

Matthias Sthénon, de ta puissante famille milliardaire des Sthénon-Guldi, était alors dictateur. Il achevait la trente-huitième année de ce règne fastueux et tragique qui vit la première guerre sociale, le monstrueux conflit océanique dit Guerre-des-Pirates, et, tout à la fin, le coup d’État des Savants, d’où sortit le nouvel ordre social.

Les savants, en effet, ne formaient alors que le conseil de gouvernement. Ils ne s’emparèrent définitivement du pouvoir qu’à la mort de Mathias Sthénon, grâce à la complicité des riches et des fonctionnaires.

Les attaques contre les poètes avaient commencé avant les temps du Dictateur. Les foules, bien entendu, ignoraient les œuvres des artistes ; mais elles savaient, confusément, que les poètes étaient une secte dangereuse pour l’unité et l’avenir de la civilisation scientifique. Aussi, grâce à une éducation rigoureusement positive, les générations nouvelles devinrent de moins en moins aptes à comprendre les belles fictions inutiles.

Pourtant, l’Idéal survivait encore : parfois, un souffle inattendu gonflait la poitrine d’un généreux adolescent plébéien. Il clamait des choses inconnues et mélodieuses. Il modelait, dans la terre, des hommes et des rêves. Ou il peignait, sur de vastes toiles, les aspects de la vie et d’autres vies illusoires. — Il avait beau, ensuite, comme des millions d’autres hommes, se courber sur les métiers, encastrer son existence hautaine dans les cadres sociaux : il s’était à jamais élevé au-dessus de ces millions de consciences anonymes. [N’oublions pas que l’on surnomma « poètes » tous les artistes, tous ceux qui vouèrent leurs vies à des tâches non rémunérées par les règlements sociaux.]

Et, en fait, l’existence des poètes était bien une entrave à l’unification complète de la société démocratique.

Les savants l’avaient compris.

Ce furent, eux aussi, des hommes justes et probes et qui, dans leur foi étroite, firent des choses miraculeuses pour assurer le bonheur matériel de l’humanité. Et s’ils préparèrent le massacre et la proscription en masse des poètes, ce fut pour le progrès suprême des sociétés humaines.

Dans le régime nouveau, dans cette société géométrique, l’idéal était une maladie, comme l’alcoolisme ou la tuberculose, que leur science avait fait disparaître. Les savants constatèrent, fort justement, que, tant qu’il y aurait des poètes, il resterait dans l’équation sociale un imprévu échappant à toutes les formules, qu’une poussée était toujours à craindre de ce formidable je-ne-sais-quoi, qui, à ses époques, passe très haut au-dessus des peuples, renverse l’œuvre méticuleuse des esprits bien équilibrés et emporte toute une race dans son tourbillon. Leur froide sagesse savait la puissance de cet imprévu, rebelle à l’analyse, et qui donna aux hommes de jadis les voluptés de l’aventure, de l’épopée et de la gloire.

D’ailleurs, les poètes n’avaient pas tout perdu dans cette lutte. Si elle diminua leur nombre, ceux qui restèrent avaient gagné en audace et en majesté. Demi-poètes, demi-prophètes, ils se mêlèrent au peuple, vécurent de ses métiers et attisèrent dans les âmes obscures le feu immortel qui crée les beaux enthousiasmes et les belles révoltes.

Alors, le conseil attendit. — Quand ils se seraient bien compromis, on pourrait enfin dénoncer et proscrire les ennemis du progrès et du bonheur de la multitude.

Malheureusement, les poètes avaient un formidable protecteur. Mathias Sthénon les aida et les défendit toujours. Et quand il les abandonna, il avait compris que nulle puissance humaine ne les sauverait désormais. Oui, cet ambitieux politique, cet homme qui sacrifia tout pour la puissance, cet implacable général qui fit, un jour, foudroyer dix mille vaincus, ce maître-d’hommes, aimait les poètes. C’était la seule faiblesse de ce vieillard inflexible, qui pendant près d’un demi-siècle courba le monde sous la terreur de sa volonté.

Enfin, les poètes avaient avec eux Samuel Lévi et l’Union idéaliste.

Fondée, au début de l’époque scientifique, par le grand-père Isaac Lévi, israélite au cœur ardent, au lyrisme révolutionnaire de ces grands juifs des prophéties, elle groupa bientôt quelques milliers de braves, tous ceux qui souffraient du vaste nivellement social. Combattue par les riches et le gouvernement. l’Union idéaliste fédéra vite les mécontents et les rêveurs des deux mondes.

Nous verrons en d’autres lieux comment, bien plus tard, après la seconde guerre sociale, les derniers membres partirent en croisade fonder un monde nouveau.

Tous ces militants aimèrent les poètes, pour ce qu’ils avaient de chimérique et d’étranger. Ils vénérèrent la beauté, sans être eux-mêmes créateurs, s’emparèrent des fictions irrationnelles et fécondes, et les lancèrent comme des bombes sur les âmes asservies. La plupart d’entre eux étaient gens des métiers. Bien que certains se fussent insinués dans les plus hauts services de la métropole, ils se répandirent eux aussi parmi le peuple. Et il y eut des hommes pour écouter ces rhapsodes annonciateurs d’un monde inconnu.

Mal accueillis par les comités-du-travail, ils trouvèrent leurs auditoires dans les classes sombres de la nation. Car, si les règlements sociaux avaient supprimé la misère et la faim, il restait encore des consciences affamées. Pour gagner les hautes classes, l’Union organisa des conférences, des expositions. En l’an XXVI, elle fut la promotrice d’une manifestation d’art inouïe, où l’on vit flamboyer les peintures démesurées de Struid, grouillantes de peuples et pourpres d’incendies, et s’éployer les sculptures titaniques de Basso.

Mais Amilcare Basso, compromis dans l’audacieux enlèvement des trois chefs du parti-des-riches, fut déporté, avec quinze des plus hardis poètes, vers les pénitenciers de l’Afrique centrale.

Et un règlement de police prohiba toute œuvre d’art non estampillée par les inspecteurs-du-progrès et de l’enseignement-social.

De plus, dans l’antique Allemagne, un des chefs de l’Union, petit-fils des anciens empereurs, Frédéric Hohenzollern, se faisait sauter la cervelle.

Samuel Lévi, ce petit bonhomme tout noir, aux yeux braisillant rouge sur un masque dévoré par une barbe à l’assyrienne, galvanisé par le péril, mais devenu prudent, laissa les savants croire à une victoire partielle.

Il redoublait d’activité secrète, exploitait tous les mécontentements, en suscitait de nouveaux… Esprit extrêmement délié cependant, il se crut sûr de triompher au moment où les poètes étaient perdus, condamnés par une loi supérieure aux efforts des génies surhumains.

C’est alors que Mathias Sthénon, confiant dans sa fortune, dans son pouvoir et dans sa gloire, se résolut de sauver les poètes. Et c’est pourquoi, ce jour-là, il avait organisé, à ses frais, cette fête de la Beauté, où s’engloutit plus d’un tiers de son impossible fortune.

— Ce soir, dit Mathias Sthénon en se retournant vers les poètes, ce soir toute cette ville sera pour vous.

Et, par un tic familier, il caressa de sa main gauche sa barbe neigeuse, qui pendait, longue et carrée, sur l’ample tunique de laine blanche où courait une bande d’or. Les poètes, qui ne figuraient pas au cortège, se tenaient à ses côtés, sur la haute estrade. Puis, les riches et les savants du conseil, avec les longs manteaux de cérémonie, azur brodé d’argent. En bas, massées, les cohortes de la garde prétorienne et la police du dictateur.

Devant eux, la Place-du-Travail arrondissait sa circonférence vertigineuse — deux lieues de diamètre. Tout autour rayonnaient les neuf avenues centrales de la Cité, toutes droites et dont on ne voyait pas la fin, et sur lesquelles s’entre-croisait l’innervation fabuleuse des mécanismes.

Le sol sombre des rues semblait bouillonner comme un immense fleuve de bitume en fusion. C’était le peuple qui attendait.

La plupart des documents relatant la fête ont disparu. Mathias Sthénon avait fait détourner le fleuve sur une longueur de trois milles. Dans le canal, profond de sept mètres, large de quarante-deux, aux parois entièrement revêtues d’une porcelaine bleuâtre, coulait une eau transparente filtrée en amont. Sept mille barques fleuries, blanc et or, aux couleurs du Dictateur, évoluaient, chargées de musiciens, de chanteurs et de jeunes filles. Tous les vingt mètres se dressaient, sur chaque rive, de géantes statues translucides, en verre coulé, aux reflets prismatiques. Dans le ciel tourbillonnaient innombrables les aéronefs des riches et des fonctionnaires. Les plates-formes mobiles, qui desservaient les trois étages de la ville, montaient et descendaient en spirale, toutes noires d’hommes…

Le cortège défilait depuis plusieurs heures, roulant des bêtes quasi disparues et des palais de féeries que les hommes avaient oubliés.

A cinq heures, par l’avenue des Nations, précédé de huit cents musiciens, apparut le cortège des poètes, à pied, entre une double haie de jeunes filles, et scandant sur un rythme majestueux l’Hymne des temps à venir, de Pascal Clare. A l’entour de la place, des remous se dessinèrent dans la foule confuse. Et les affiliés de l’Union se mirent à acclamer.

Mais un immense silence avait pétrifié tout ce peuple. Et le contraste était étrange de ce grouillement et de ce mutisme également démesurés.

Pourtant, quand passa le char du Travail, traîné par trente bœufs noirs aux cornes peintes, où se convulsaient dans le bronze des corps d’ouvriers gigantesques en lutte avec la Matière, il courut, dans les premiers rangs des travailleurs, comme un frisson léger. Et le silence impitoyable continua.

Là-haut, sur l’estrade, les savants immobiles semblaient attendre et regardaient avec tristesse et commisération passer ces joujoux de titans.

Les agents de l’Union — dix mille peut-être — dessinaient autour de la place un cercle ridicule et croyaient encore pouvoir électriser la populace. Mais il était passé avant eux comme un silencieux mot d’ordre.

Soudain, du fond confus de l’horizon, à l’occident de la ville, dominant la musique, l’hymne et les chants, on entendit une rumeur grandissante, comme si l’océan se levait et se déversait sur la métropole.

Alors tous les savants quittèrent leurs sièges et se découvrirent.

Et le cortège, refoulé par cette chose invisible, reflua lentement tout autour de la place, dans un désarroi multicolore.

L’affaire avait été longuement machinée. Le Dictateur avait bien été prévenu par sa police : les comités organisaient une contre manifestation. Les sections siégeaient en permanence, chacune pouvait lever deux cent mille hommes…

Mais il se contenta d’avertir, en sous-main, les chefs de l’Union.

— Le nombre n’est à craindre, dit-il, que s’il prend conscience de sa réalité. Pour créer cette unité terrible, il faut une idée commune bien puissante. Leur haine des poètes n’ira pas jusque-là, si malins que soient ces messieurs du conseil.

La lointaine marée montait lentement. On put bientôt analyser la rumeur : une foule inouïe arrivait, et chantait sur une lourde cadence un de ces poèmes mnémotechniques que l’on apprenait dans les écoles sociales. Enfin les premiers rangs apparurent, moutonnement infini de cottes bleues, sur lequel les bannières des corporations frissonnaient comme les piques d’une armée barbare. Et l’immense chanson, psalmodiée par tout ce peuple, cerna peu à peu la place de ses anneaux sonores.

Puis le chant tomba, d’un seul coup, et l’on entendit ce cri : « Dehors, les poètes ! » Là-bas, à trois lieues, il y avait des peuples invisibles qui chantaient encore.

Le cortège de la Beauté, rétrogradant tout entier maintenant, s’arrêta à l’entrée des avenues des Nations et de l’An-II. Les chars, les chanteurs, les jeunes filles épouvantées, remontèrent en hâte vers la ville haute. Et les poètes, à qui s’étaient joints ceux de l’estrade, en une longue ligne immobile et claire, firent place à l’humanité.

Tout pâle, frémissant de rage et de honte, Mathias Sthénon se leva droit, appuyé des deux mains sur la chaise d’ivoire où s’éployaient quatre chimères. « Allez, dit-il au chef de La police, refoulez-moi ces braillards ! »

L’autre, pour la première fois de sa vie, hésita, regarda Mathias, et partit lentement.

— Maître, dit un des savants, vous pouvez tout, sauf cela.

Le Dictateur ne daigna pas montrer qu’il avait entendu… Une clameur s’éleva. Et les soldats de police, écrasés par la poussée invisible, s’enfuirent en désordre, au galop de leurs hauts chevaux. Le flot commença à submerger la place. On eût dit que le sol noir du vieux monde s’animait et roulait pour anéantir les poètes.

Toutes ces poitrines serviles payèrent au Dictateur leur tribut d’acclamations accoutumées. Mais ce peuple, qui lui avait donné sa puissance, qui l’aimait avec un respect terrifié, devait aller plus avant. Sa volonté était celle de toute une époque, de toute une race. Désormais, ce qui allait advenir ne serait plus que geste matérialisant la chose. Le fait était accompli.

Et l’âme du Dictateur devint obscure. Il regarda.

Samuel Levi avait lancé trois colonnes de militants pour tronçonner l’invasion.

— Arrêtons les premiers rangs, avait-il crié à Pascal Clare. Cette masse monstrueuse, annihilée, ne pourra profiter de son unique avantage : le nombre. Et les poètes seront puissants pour cette victoire.

C’est pourquoi, ces héroïques et fous jeunes hommes partirent en courant et moururent.

Des flammes violettes dansèrent devant le muraille d’hommes.

Les comités avaient distribué des armes.

La ligne blanche et nette s’aviva de grandes taches rouges.

Quarante poètes croulèrent. Et une huée immense fit explosion au centre de la foule qui avançait.

A gauche de l’avenue de l’An-II, parallèle au canal creusé pour la fête, des grues, hautes de trente mètres, étaient restées alignées.

Des membres de l’Union les avaient armées. Ils manœuvraient les manipulateurs. Et les pesantes machines, roulant sur leurs rails, s’avancèrent, une à une, en demi-cercle devant les poètes, et balançant sur la plèbe leurs cous démesurés d’ichtyosaures.

La foule n’était plus qu’à cent mètres

Les gens du peuple comprirent. Tous, pourtant, se lancèrent insoucieusement à l’assaut. Les chargeurs électriques, enfin déclenchés, emplirent les bannettes de longs cubes de porcelaine et de bronze.

Soixante mètres…

Les lampes indicatrices s’allumèrent aux cous des grues, et, lentement, cent vingt mille kilogrammes furent versés sur la foule…

Il y eut une merveilleuse clameur.

Et l’assaut, un instant, se brisa sur une muraille palpitante et rouge. Le flux lointain, progressant de la même allure régulière, gagna les premières machines. Et trois bombes firent de grandes étoiles sanglantes dans la légion immobile des poètes. Ils s’étaient remis à chanter. Les plus jeunes riaient, avec des gestes nerveux. Mais un vieux se cacha le visage et se mit à pleurer affreusement.

D’ailleurs, un dixième à peine d’entre eux était tombé. La foule, gênée par sa masse, ne pouvait bien les vaincre qu’en les submergeant.

La nuit était venue.

Au pied de la tribune, la CLe Corporation passa en galopant. Puis un levier souterrain fit s’écrouler quatre des énormes bêtes. Puis tout fut caché par la poussière de la chute.

Quand elle se dissipa, Mathias Sthénon ne vit d’abord qu’une galopade infinie… Il passait des hommes et des femmes. Toute la terre s’était ruée pour anéantir ceux qui firent sa noblesse et sa majesté. Cela ne devait plus devoir prendre fin.

Lionel Guldi se rapprocha de son cousin pour lui parler.

Le Maître regardait, tout au fond de l’avenue, des choses blanches qui tournoyaient et s’engloutissaient dans un remous d’ombre dévorante.

— Oui, dit Mathias avec un étrange sourire. Vous avez vaincu. Allez !

Alors, du haut des tours aux nouvelles, de monstrueux mégaphones rugirent sur la bataille. « Arrêtez ! Arrêtez ! » Le Maître a décidé. — On va juger les Poètes. — Le ciel tout entier semblait crouler sur la ville. Et, de balcon en balcon, les cris aigus des femmes coururent en gammes terrifiées.

L’élan qui avait lancé la foule fut cassée net. Tout s’arrêta. Un grand sillon se creusa jusqu’à la tribune…

Et, comme tout avait été prévu par la terrible sagesse des savants, les derniers poètes apparurent, rabattus par la milice des Comités.

Puis leurs femmes, leurs enfants, recueillis dès le début de la Lutte par les Comités déboulèrent, en hurlant d’effroi, sur la place fumante et pourpre.

Tout autour de la formidable circonférence des millions d’yeux attendaient dans les ténèbres.

Le greffier du conseil lut, à voix basse, l’arrêt, rédigé à l’avance.

— Allons, dit Mathias, faites vite.

Puis il hésita :

— Relisez, dit-il.

Les poètes, bannis des cités, devaient être déportés vers des colonies équatoriales. Oui, c’était bien fini. « Mes pauvres gosses », murmura-t-il.

Et il leur jeta un regard inexprimable.

Puis, il hésita encore. Il devint très rouge ; son masque, au grand nez droit, aux yeux légèrement bridés, semblait penché vers une flamme.

On ne sut jamais ce qu’il pensa alors. Mais il s’était tourné vers son chef de police, un grand Africain à la férocité héroïque, et lui dit quelques mots. L’autre hocha la tête, lui prit une main, la baisa.

Puis il resta immobile. Ainsi, ces soldats, les vétérans invincibles de ses vieilles guerres, qui pour lui eussent fait sauter le globe, reconnaissaient la vanité d’un coup d’audace.

Alors, le Dictateur eut un de ces élans spontanés, imprévus, et qui étaient une partie de sa force.

Et cet homme, qu’on avait surnommé la Statue pour son inflexibilité, sentant bien cette fois que c’étaient toute l’âme et la fierté de la race qui s’en allaient, le vieil artiste cruel et sceptique, tombant à genoux devant l’immense foule noire, et parlant à quelque chose d’inconnu, cria :

— Je te demande pardon !

Et beaucoup l’entendirent distinctement.

Puis il se tut et regarda avec fixité le blême conseil, debout sur l’estrade. Les riches eurent peur, alors ; mais les savants ne tremblèrent pas : ils avaient fait loyalement leur devoir, accompli ce que la raison leur avait montré être juste.

Et, quand la fouie entendit siffler les grandes machines volantes qui emportaient les bannis, un immense applaudissement, roulant des quatre gouffres de l’horizon, déferla jusqu’à l’estrade. Le Dictateur était à nouveau le maître absolu de son peuple.

L’âme de la l’ouïe, après avoir vécu une heure en pleine conscience de son individualité formidable, se désagrégeait sans effort. La vie costumière reprenait dans la ville, où les phares électriques se rallumaient, un à un.

Mathias Sthénon, sans se retourner, les yeux toujours fixés, là-bas, vers l’orient, où disparaissaient ses amis bien-aimés, fit un signe.

Les soldats-de-police entourèrent le conseil prisonnier. Et les savants, qui connaissaient la férocité impitoyable du chef, sachant qu’eux seuls allaient payer sa défaite, sa douleur et son humiliation, s’inclinèrent, rigides, et disparurent à travers la foule indifférente ou satisfaite.

La grande conscience s’était toute émiettée. Il ne restait plus qu’un troupeau innombrable d’hommes.

— Dispersez cette cohue, dit le maître.

Et les cavaliers-de-police chargèrent, et la marée humaine redescendit lentement.

II

LES ROBINSONS DU BONHEUR

Alors il se passa beaucoup d’années et les générations humaines coulèrent comme un grand fleuve.

I

Sur la haute tour

Elle eut un léger cri, s’appuya sur la balustrade d’acier, qui, de 500 mètres, planait sur le paysage infini de la ville, hérissée de machines.

— Je ne savais pas vous trouver ici, Moo, dit-elle.

Le jeune homme sourit, passa doucement sa main sur sa face rasée, aux yeux très clairs.

— Je ne sais pas bien non plus ce que j’y fais, dit-il. Vous rirez de ce que je vais dire : je m’ennuyai. Dans une vie occupée comme l’est notre vie, c’est plutôt un paradoxe !

— Je m’ennuyais aussi, dit-elle. J’ai pris l’Ascenseur central, jusqu’ici, jusque la grande tour-vigie. Je ne sais pas vous dire ce que j’espérais… Par des soirs d’été comme celui-là, il y a des centaines d’années, des jeunes filles ont dû ainsi éprouver ce besoin inconnu. Je voulais… je voulais : voir le soir. Enfantillage. Le soir, la nuit ! Écoutez, d’en bas, le ronflement des grands phares. Il y a longtemps que la science humaine fait régner sur les villes un jour éternel.

Elle s’anima, une seconde :

— Ah ! ce paysage infini et précis, cet horizon tant loin que je puis voir, tout imbriqué de nos machineries, comme d’une carapace d’acier utile, d’acier vivant. Moo, mon pauvre futur mari, je m’ennuie.

— Dicée, répondit l’ingénieur d’une voix tremblante, nous souffrons, l’un et l’autre, de quelque chose qui me fait peur, que je ne comprends pas, dont je suis presque heureux. D’après les règlements sociaux et les tables d’hérédité, nous serons socialement, scientifiquement, mari et femme avant qu’aient tourné autour de la terre sept crépuscules comme celui-là.

Elle répéta :

— Nous serons mari et femme.

— Les usages de ces unions sont si rigoureusement fixés, qu’il n’y a, pour nous, ni surprise ni joie.

Elle le regarda longuement et dit :

— Je… je voudrais avoir de la joie.

Alors il se passa, une chose imprévue, et que n’avaient point faite, depuis des siècles peut-être, les filles de la race.

Elle mit ses beaux doigts sur ses yeux, et doucement pleura, avec Moo penché sur elle.

Autour d’eux, vertigineusement, de monstrueux mécanismes se contorsionnaient dans l’espace. Des ponts de verre entre-croisaient, à des centaines de mètres, leurs paraboles insensées, au-dessus du grouillement des machines et des hommes. Les hautes maisons, pendant des lieues, dressaient leurs cubes trépidants, aux parois vitrifiées, d’un bleu luisant et pâle, forées d’innombrables fenêtres. Les phares électriques balançaient leurs énormes soleils blafards. Et, sur le ronflement de l’immense cité métallique, sifflait le vol des grands aéronefs.

— Pardonnez-moi, ami, dit-elle en relevant la tête. Je ne sais pas ce que j’ai, ce soir. Si les savants qui dressent les tables de sélection me voyaient, ils ne nous marieraient plus, ils me jugeraient indigne de reproduire l’espèce !

Elle eut comme un sourire. Moo tremblait un peu :

— Nous ne savons, ni l’un ni l’autre, murmura-t-il, prendre les belles attitudes des amants, comme il y en a sur les images, dans les vieux livres d’avant l’an 2000. Il se passe en nous un phénomène qui m’effraye et me remplit d’allégresse : pour un instant, nous vivons, à nous deux, une vie à nous individuelle, isolée de l’immense engrenage social qui va, à nouveau, nous absorber tout à l’heure. Je ne sais pas bien… Je ne comprends pas bien… Toute la science humaine n’aurait pu faire prévoir cela. Un atavisme oublié se réveille, en nous, de je ne sais quel fond de l’instinct, par ce beau soir. Dicée, nous voudrions être amoureux, comme ceux de jadis, et nous ne pouvons pas, nous ne pourrons jamais. Oui, amoureux, simplement cela, se dire des choses inutiles et folles, mais qui nous empliraient de bonheur.

— Dans un petit coin de la ville, dit-elle tout bas, là où subsistent encore les vestiges d’un peu de passé, habite le docteur Harus. Je l’ai vu, parfois, pour des recherches, quand j’étais employée aux Bibliothèques urbaines. Comme un trésor, il garde chez lui (ici, sa voix baissa encore) les pages oubliées et condamnées des poètes… vous savez, ceux que l’on a bannis jadis, comme malfaiteurs sociaux, aux temps du Dictateur.

— Leur aventure est dans les histoires officielles. Mais nos maîtres passaient, vite, sur ce passage, avec on ne sait quel scrupule obscur.

— C’est cela, c’est bien cela, dit-elle. O Moo ! écoutez-moi. Ne riez pas. Ne trahissez pas le pauvre vieux. Il me disait un jour, en frappant sur la caisse de bois peint où dorment, les curieux vieux livres : « Quand tu seras atteinte de cette maladie-là, petite, viens me trouver, je te donnerai un bon conseil. »

Un grand sifflement traversa l’air.

— C’est la relevée de seize heures, dit Moo. Ils m’attendent.

Et avec une docilité que l’hérédité rendait quasi inconsciente et automatique, il s’en fuit, prendre son tour de travail.

Un instant, la belle image de Dicée, avec ses voiles blancs, son visage grave, trembla devant ses yeux…

— Un « bon conseil », pensa-t-il. Qu’est-ce que ce vieillard pourrait bien savoir que nos savants ignoreraient ?

II

Le docteur Harus

Le lendemain de cette soirée, où ils avaient senti éclore et palpiter en eux le besoin d’un bonheur depuis longtemps inconnu, Dicée et Moo se rendaient chez le docteur Harus.

Le docteur Harus habitait en haut de la vieille ville, en une maison qui gardait un peu l’allure des constructions barbares du vingtième siècle.

Ses visiteurs traversèrent un grand jardin où fleurissaient, des plantes démodées. Et ces pauvres gens se sentirent inconsciemment réconfortés devant ce ruissellement lumineux de bleus, de pourpres, de blancs et d’ors, devant ces libres fleurs bourdonnantes d’abeilles.

Ils trouvèrent le docteur dans son jardin. Il portait l’ample culotte bleue des hommes du peuple, et une veste de cuir, aux taches multicolores.

— Maître, dit la jeune fille, nous sommes venus chercher votre bon conseil.

Le vieux eut quelque inquiétude. Les savants et les médecins l’avaient tant persécuté pour ses doctrines. Et puis, il s’était retiré de la vie…

Sa tête rose, longue, ridée, avec de gros yeux bleu fané, se balançait avec indécision. Puis il regarda les visages angoissés des visiteurs.

— Oui, dit-il pensivement, je connais la catastrophe. Mais comment voulez-vous, lorsque vos savants renoncent, que je vous donne le bonheur ?

Il y eut une pause. Harus poursuivit, plus bas :

— Je l’ai bien dit, je l’ai dit. Trop de notions précises, et trop tôt. On a farci de science ces petits cerveaux. Ils ont, en naissant, dans le crâne, une hérédité d’équations. On a traité l’enfant comme un mécanisme. Le mécanisme s’est détraqué… Je l’ai dit, je l’ai dit.

Les fiancés écoutaient, anxieux. Il glissait du soleil sur les fleurs. Deux petits chiens d’une teinte étrange, passèrent et disparurent dans les massifs.

— Mes pauvres enfants, dit le vieil homme, vous pouvez vous vanter de n’avoir pas de veine. Je croyais bien votre maladie à jamais disparue ! Votre inquiétude, votre mal, hé ! parbleu, c’est celui des hommes de jadis, c’est le besoin d’aimer, de rêver, qu’une civilisation étroitement utilitaire avait tué dans toutes les âmes depuis des centaines d’années. Que voulez-vous que je vous dise. Avoir ce mal-là, dans la société où nous vivons, est plus grave que je ne saurai l’exprimer. Vos cerveaux, vos sens, par on ne sait quel accident, viennent de retrouver l’antique besoin d’idéal, que l’on proscrivit des villes Le jour lointain où fut battu et chassé le parti poète. Écoutez : les vieilles traditions rapportent qu’il est, loin des centres civilisés, une île perdue, où se sont réfugiés les descendants de la race proscrite. Les hommes connaissent trop bien leur globe pour avoir la curiosité de l’explorer comme jadis. Les bannis ont vécu en paix. Que sont-ils devenus ? Qu’ont-ils retenu ? Que savent-ils ? Je l’ignore… Si vous pouvez vous arracher à l’inflexible automatisme de votre vie, si vous voulez tenter, pour si paradoxal que cela semble, quelque chose que notre science n’ait pas prévu, fixé, codifié, essayez, partez… Ce n’est évidemment pas la rencontre possible des disparus qui pourra consoler votre inquiétude et fixer votre vie. Peut-être, cependant, ces hommes ont-ils gardé à travers les siècles le secret d’un bonheur dont vous avez eu le fugitif désir et dont vous aurez toujours la nostalgie, désormais. Mais c’est impossible !… On a brûlé il y a longtemps les livres sauveurs. On a massacré les chimères, comme si l’illusion et le mensonge n’étaient pas aussi une nécessité vitale. C’est trop tard. Je ne puis rien faire pour vous. Pour guérir cette épidémie morale, il faudrait me trouver un poète.

Moo et Dicée eurent un sursaut. Un poète ! Le mot, lui-même, ne représentait plus grand’chose pour eux. Il y avait tant de siècles que cette race était définitivement disparue. On avait fait des lois rigoureuses contre les poètes. On avait brûlé tous leurs livres et les contes, les romans, les épopées, tous les rêves héroïques et tendres qui avaient aidé les anciens hommes à vivre leur vie incomplète.

Un poète ! — Le vieux médecin cherchait une défaite impossible. Et les fiancés allaient se retirer sur cette déception suprême, quand, dans un geste éperdu où se donnait tout sa vie, la jeune fille cria :

— Partons, Moo, partons tout de même ! Tout vaudra mieux que de rester, maintenant… que nous savons.

Leur fuite fut vite prête. Dans cette société mathématiquement positive, qui aurait pu les soupçonner ?

Quand le dirigeable s’envola, il faisait nuit. Le grand ciel, d’un noir froid, ruisselait d’étoiles. Sous les voyageurs, parfois, s’arrondissait le halo lumineux d’une ville. Puis, le grand trou d’ombre des exploitations agricoles.

Ils entendaient monter d’en bas le mugissement d’alarme des sémaphores, dont la plainte veillait sur les cités mortuaires ; et, en passant sur une ville océanique, ils virent le volcan rouge d’une formidable explosion…

Peu à peu, en leur cerveau bourré de notions précises, une âme inconnue se levait et battait des ailes, comme une abeille engourdie.

Ils passèrent les pays abandonnés, aux forêts vivaces, hantées de bandits, d’anthropoïdes, de fuyards. Ils allèrent jusqu’aux confins désertés du globe. Ils interrogèrent les derniers survivants de la guerre des Pirates. Mais ils ne trouvaient pas de poète. La race en semblait définitivement disparue. Ils décidèrent le retour. Moo lui-même ne croyait plus. Cependant, elle supplia : « Un jour encore ! »

Et le vaisseau aérien poursuivit sa course désespérée.

III

La fin d’un voyage

Ils volèrent un jour encore. Ils effleuraient de doux paysages, des vallons bleus, des coteaux veloutés de bois, des plaines avec de grands lacs pleins d’oiseaux et des fleuves d’eau transparente.

C’était le dernier soir. L’aéronef, brusquement, vira vers les continents civilisés, là-bas où se lamentaient les villes.

Soudain, Moo poussa un cri, fit signe de la main. Et les fiancés entendirent, derrière un bouquet d’yeuses, le son ténu et pur d’une flûte.

Leur machine s’éleva en tournoyant.

Au flanc d’un coteau de terre noire, s’effilant toute droite, montait une fine colonne de fumée…

Moo saisit le levier électrique ; l’aéronef vint atterrir silencieusement près d’un jardin.

Le son de la flûte retentit plus distinct, et ils virent, derrière les arbres, une petite maison rousse, à demi creusée dans le rocher. Deux enfants nus jouaient devant la porte. Une jeune femme au long pagne azuré jetait du grain à des perdrix. Plus loin, assis sur une souche fracassée, un vieux musiquait devant le soir.

Les gens de la ville s’approchaient, invisibles, entre les arbres. Et la haine leur serra le cœur. Les deux beaux gamins sautaient et riaient, et, là-bas, dans les jardins d’enfance, muets et graves, leurs petits attendaient la mort. — Ces enfants, d’ailleurs, ne leur plurent pas. Ils n’avaient point l’énorme tête, les membres grêles de leurs fils. Ce n’étaient pas ces minuscules ossatures où le système nerveux s’étalait comme une monstrueuse araignée. Les drôles ressemblaient plutôt à ces statues archaïques que l’on gardait en quelques musées. Mais ils riaient, agitant leurs têtes crépues, et faisant courir sur la mousse fleurie de la clairière leurs mollets nerveux et leurs blanches cuisses agiles.

Soudain, ils entrevirent Moo, Dicée, et s’enfuirent en criant vers le vieux joueur de flûte.

Celui-ci s’était levé, très pâle, et laissa tomber la syrinx.

Il bégayait. Il tremblait. Il semblait vouloir fuir. Mais une robuste vieille, les poings aux hanches, sortit de la cabane, blanche de colère et d’angoisse, et cria : « Qu’est-ce qu’ils demandent, encore ? »

Moo, brièvement, exposa leur rêve insensé, leur merveilleux désir.

Dicée s’appuyait sur son épaule et souriait aux enfants.

— Je sais bien, c’est un rêve fou, dit-elle, Mais quoi que vous puissiez faire, désormais, il nous restera le souvenir d’avoir rêvé quelque chose d’inconnu.

Les solitaires restèrent longtemps silencieux.

Puis le grand-père se leva, prit les mains de Moo qui pleurait, et déclara, tout piteux :

— Je… je crois bien que… peut-être, je suis un peu… poète.

D’anciens souvenirs fiers le redressèrent, et il parla avec une noblesse imprévue, qui fit rêver Moo et Dicée :

— Vous avez chassé mes frères comme des fauves. Vous avez cru que le rêve était le grand ennemi de la vie. Vous avez discipliné les mécanismes, vous avez presque donné une âme aux Machines : et vous avez laissé mourir votre âme, pauvres fous, et vos enfants meurent, à présent, de votre science et de votre victoire. Vous n’avez pas compris, vous, comme les anciens hommes des années 1900, que l’on pouvait, dans les cités, harmoniser la recherche scientifique avec l’amour du beau. La science intégrale a vaincu. Mais l’amour est mort de sa victoire ! Et le merveilleux labeur de vos savants est vain, s’il n’est fécondé par le rêve. Je n’ai rien à vous révéler, rien à vous apprendre. La flèche de l’idéal a blessé vos âmes, et y a laissé l’inquiétude du bonheur. Retournez parmi les hommes. Ici, vous seriez malheureux dans notre civilisation primitive, avec vos habitudes policées. Vous avez trouvé plus que vous n’espériez. Point n’était besoin de venir jusqu’ici. Votre vie nouvelle commence de l’heure où s’envola votre navire ailé. Vous n’avez pas besoin des poètes : vous avez retrouvé l’amour.

Alors Moo, les yeux ardents, s’inclina et dit :

— Oui, nous regagnerons les villes, père, mais pour y préparer votre retour.

Déjà l’oiseau d’acier n’était plus qu’un point sur l’infini doré de l’océan et du ciel.

Des collines violettes, l’ombre glissait dans les vallées.

Les petits, tout émus de l’aventure, faisaient cercle autour du vieux :

— Grand-père, grand-père, ce bel oiseau, c’est comme dans les contes de fées. Grand-père, il était vivant, l’oiseau. Raconte-nous une histoire, comme tu sais les dire.

Et le vieil homme, au bord du soir plein de senteurs, commença :

— Il était une fois…

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here