Georges Vitoux – La Guerre de demain (1897)

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« La Guerre de demain », de Georges Vitoux, est paru dans Le XIXe siècle du 3 juin 1897.

Avant Georges Vitoux, la rubrique « Tablettes du Progrès » était tenue par Émile Gautier.

A ce sujet, lire les Chroniques scientifiques d’Émile Gautier : 2 volumes publiés chez Bibliogs.

La Guerre de demain

Les fantaisistes et les humouristes sont souvent des précurseurs. C’est ainsi que Cyrano de Bergerac, qui vivait voici tantôt deux siècles et demi a pu concevoir le rêve d’une machine capable d’enregistrer et de débiter à volonté les paroles, c’est à dire l’existence de ce merveilleux phonographe si ingénieusement combiné en ces dernières années par Edison, et que Jules Verne et Robida, en leurs romans d’inventions, ont prédit nombre et nombre d’aventures invraisemblables semblait-il et cependant depuis réalisées, bien souvent avec une perfection telle que l’imagination de jadis demeure fort au-dessous de la réalité.

Rien de plus facile à démontrer. En ce qui concerne l’art de proprement mettre à mal son semblable, par exemple, il n’est de conceptions si fantasques soient-elles de l’auteur des Aventures merveilleuses de Saturnin Farandoul ou de celui des Cinq cents millions de la Bégum, qui ne reçoivent chacune à leur tour la sanction de la pratique.

Une courte revue des dernières inventions proposées en cet ordre d’idées, va nous en donner la démonstration sans réplique.

Si nous en croyons Robida, les guerres futures du vingtième siècle, seront l’occasion de l’apparition sur les champs de batailles d’un tas d’engins et de procédés nouveaux tous plus efficaces les uns que les autres. C’est ainsi que l’on possédera des canons spéciaux destinés à lancer sur l’ennemi des nuages de microbes variés qui enverront à l’hôpital des armées entières subitement contagionnées par la dysenterie, la fièvre, le choléra morbus ou la fâcheuse influenza et que d’autres fois, l’artillerie fera pleuvoir des obus chargés de chloroforme de façon à endormir l’ennemi, ou des boîtes asphyxiantes propres à lui ôter le souffle.

Mais, point n’est besoin d’attendre l’avenir pour assister à un tel spectacle. Dès aujourd’hui, en effet, nous nous trouvons bel et bien en état de disposer d’une ressource militaire de pareil ordre, grâce à un certain M. P. Riehm qui vient d’imaginer les obus producteurs de nuages artificiels capables de supprimer toute vue à l’ennemi. La chose en soi est du reste toute simple. A l’intérieur de l’obus, M. Riehm enferme en des vases séparés de l’ammoniaque et de l’acide chlorhydrique dont les vapeurs en se mélangeant au moment de la rupture du projectile donnent naissance à des nuages extrêmement épais et, par surcroît, quelque peu asphyxiants, de chlorhydrate d’ammoniaque.

L’invention assurément est ingénieuse. Combien pourtant elle se trouve dépassée par celle des torpilleurs aériens de M. Pennington, celui-là même dont je décrivais naguère à cette place (no du 11 février 1897) la voiture automobile blindée et armée de canons.

M. Pennington, qui est un inventeur fort connu et à qui l’automobilisme doit un moteur fort apprécié, s’est préoccupé, lui, de réaliser l’une des conceptions de Jules Verne. Son nouvel appareil a pour objet de transporter par air des charges de dynamite qu’un mécanisme spécial oblige de tomber au temps propice sur les cités que l’on veut détruire.

A cet effet, M. Pennington a combiné un aérostat en forme de cigare, gonflé à l’hydrogène et dont la marche est assurée par quatre hélices horizontales disposées sur les flancs du ballon et deux hélices verticales agissant à l’avant et à l’arrière du torpilleur aérien ; ces hélices sont actionnées par un moteur de huit chevaux à quatre cylindres. Un dispositif spécial, enfin, assure au système de demeurer toujours à une même altitude.

On voit dès lors le fonctionnement du système. Si une armée disposant de tels torpilleurs aériens veut détruire une ville située sur son passage, elle lance, par un vent favorable, un certain nombre de ces engins après avoir réglé, d’après la vitesse des courants aériens et la distance, l’instant où les trois charges de dynamite emportées par chaque appareil devront être abandonnées.

On conçoit sans peine qu’en procédant de la sorte, quelques-uns au moins des torpilleurs, sinon tous, arriveront à destination et viendront ruiner la cité et jeter l’épouvante parmi ses habitants.

Cependant, ce n’est pas sur terre et dans les airs seulement que la guerre de demain verra mettre en œuvre de singulières innovations. La lutte se fera encore sous les flots, non seulement à l’aide de ces grands bateaux sous-marins dont en tous pays l’on poursuit l’étude, mais surtout au moyen de petits torpilleurs montés par un seul homme qui iront sûrement et rapidement entre deux eaux déposer sur les flancs des cuirassés des torpilles dévastatrices, à moins que plus simplement encore, l’on ne fasse usage de torpilles construites de telle sorte que d’elles-mêmes elles se dirigent inexorablement vers le vaisseau qu’elles doivent faire sauter.

Et cette dernière invention, d’apparence si paradoxale, est, en réalité des plus sérieuses, à telle preuve qu’elle est présentement l’objet d’expériences fort minutieuses. L’affaire consiste tout bonnement à mettre en œuvre l’action magnétique de l’aimant pour le fer. A cet effet, la torpille est munie d’un aimant puissant et construit de telle sorte qu’il puisse agir sur le gouvernail de l’engin. Quand celui-ci arrive dans le voisinage du bateau contre lequel il est lancé, l’aimant se trouve attiré dans cette direction et son action sur le gouvernail a pour effet de diriger la torpille vers le navire.

C’est la réalisation complète de ce conte des Mille et une nuits où il est question d’une montagne d’aimant qui provoquait le naufrage de chaque vaisseau passant dans son voisinage, en les dépouillant de toutes les pièces de fer dont ils étaient porteurs. Tous les clous étant enlevés, les membrures du navire se disjoignaient et le désastre devenait bientôt irréparable.

Rien, comme l’on voit, n’est nouveau sous le soleil, et, ainsi que je le notais tout à l’heure, il n’est de rêve si fantasque puisse-t-il paraître, qui ne vienne quelque jour à se réaliser.

Et, il en est ainsi, parce que la science ne connaît point d’obstacle insurmontable et que pour elle, comme pour le français, le mot impossible n’existe pas.

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