Guy-Péron – La Femme truquée (1929)

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« La Femme truquée », de Guy-Péron, fut publié dans Le Journal amusant du 6 janvier 1929, ainsi que Le Populaire du 17 septembre 1930.

La Femme truquée

Le poète, William Fergusson, ex-professeur de morale à l’Université de Philadelphie, habitait dans la banlieue de Chicago, une antique maison de briques rouges, au milieu d’un jardin envahi d’herbes folles, et séparé de la rue par une grille rouillée, qu’empanachaient des glycines.

C’était un original et un ivrogne invétéré. Partisan acharné du régime humide, il se livrait, pour le faire triompher, à une intense propagande par le fait, sous forme d’ivresse publique ou privée, ne rentrant jamais le soir à son domicile, sans emporter in corpore sano le « gin » de sa journée.

Ayant une sainte horreur de la femme, il vivait seul, ou plutôt, il vécut seul, jusqu’au jour où ses voisins entendirent, s’élever de chez lui, les accents d’une voix suave qui chantait des chansons légères et proférait de douces paroles d’amour. Et l’on en inféra que William Fergusson avait pris une compagne agréable, pour égayer sa triste solitude et distraire sa chaste vieillesse.

Pendant trois semaines, les mêmes chants, les mêmes troublantes paroles furent entendues par les habitants du voisinage qui s’en amusaient.

Puis, ce fut le silence, un silence impressionnant ; la mort semblait être entrée dans la maison rouge ! Et, comme personne n’en avait vu sortir la dame à la voix suave, on émit cette hypothèse que le poète avait bien pu la faire disparaître, par des moyens… peu recommandables.

Avisée de cette disparition étrange, la police enquêta, et le shérif se rendit chez William Fergusson, pour lui demander ce qu’était devenue sa compagne ? Celui-ci répondit avec hauteur, qu’il l’avait mise au grenier, parce qu’elle ne chantait plus, ni ne l’aimait plus…

La singularité de cette réponse incita l’officier de police à poursuivre ses investigations, pour élucider le mystère angoissant qui planait sur cette affaire. Il monta sous les combles, et, à la clarté blafarde tombant d’une fenêtre en guillotine, il aperçut, étendue à terre, au milieu de falbalas multicolores, le corps d’une femme qui avait la poitrine ouverte.

Interrogé par le shérif, William Fergusson, alors en état d’ébriété, répondit avec aigreur que la femme trouvée dans son grenier était sa dame de compagnie.

Il l’avait achetée, déclara-t-il, à Chicago, chez un marchand de curiosités et de figurines, lequel offrait à ses visiteurs, et pour des prix défiant toute concurrence, une série de femmes en tous genres — d’ailleurs remarquablement truquées — depuis la mondaine en palissandre, qui fait des révérences en agitant son éventail, jusqu’à la petite dactylo en celluloïd avec doigts articulés, en passant par la femme de chambre en pitchpin, la négresse en bois de la Forêt Noire, et la dame de compagnie en cire vierge qui, moyennant un dollar glissé dans son orifice récepteur placé sur la mamelle gauche, chante des chansons légères et profère des paroles de tendresse.

— Mon choix, ajouta le professeur de morale, se porta sur cette dernière que je me fis envoyer le soir même, franco de port à mon domicile, pour m’égayer de sa société. Dolly, c’est ainsi que je la baptisai, me donna les satisfactions morales que j’étais en droit d’attendre d’elle.

Ce fut pour moi la meilleure des compagnes, au sens propre du mot. J’ai dit « Compagne », car à mon âge, à la veille de m’endormir dans la paix du Seigneur, je ne pense plus à l’éternelle tentatrice, si ce n’est pour la maudire.

Dolly avait tous les avantages de la femme sans avoir ses inconvénients.

Mais avec la femme truquée, j’étais tranquille.

— Lorsqu’en état d’ébriété, je voulais me donner l’illusion de l’amour platonique, un amour très pur, très chaste et qui élève l’âme, il me suffisait de glisser un dollar dans l’orifice récepteur de son appareil automatique, pour l’entendre chanter ou me dire d’une voix émue, cette phrase douce comme une caresse, musicale comme le bruit d’un baiser : « Je vous aime ».

J’aurais donc dû être heureux.

Mais l’homme aimé — du moins en apparence — ne connaît pas son bonheur. Il ne sait point se contenter de l’illusion de l’amour, il veut en connaître la réalité, et lorsqu’il la connaît, il veut savoir s’il est aimé pour lui même ; ou pour ses poèmes, s’il est poète ; ou pour son argent, s’il est capitaliste ; ou pour son uniforme, s’il est militaire.

Alors, il devient tyrannique, pointilleux et indiscret, comme un psychologue. Par sa curiosité intempestive, par ses questions insidieuses, ou bien par ses doutes injurieux.

Ce fut mon crime. Las de m’entendre dire : « Je vous aime », par ma dame de compagnie, que n’inspiraient certes, ni l’intérêt, ni la passion, puisqu’elle était en cire vierge, je voulus savoir quel ingénieux mécanisme remplaçait le cœur chez « une femme truquée » et donnait, à celle-ci, une apparence de vie physique.

Bref, un soir, armé d’un ciseau à froid et d’un marteau, je pratiquais sur Dolly, l’opération de la laparatomie et je découvris, dans sa poitrine, sur le côté gauche, une petite bourse en forme de cœur, contenant une pile électrique, un ressort d’horlogerie et un soufflet à soupape relié au larynx par trois cordes vocales, et à l’abdomen par deux cordes à boyaux. C’était le néant ! Et devant cette constatation déconcertante, je n’avais plus qu’à dire à ma victime ces vers dédiés par le poète désabusé à sa Muse épuisée :

« Tu n’as jamais été dans tes jours les plus rares,
« Qu’un banal instrument sous mon archet vainqueur,
« Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares,
« J’ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur. »

Voilà donc quel était le cœur de Dolly, une bourse caoutchoutée !

— Et son âme, dit le shérif très amusé, l’avez-vous trouvée ?

— Je nie l’existence de l’âme, s’écria William Fergusson avec exaltation.

— Pourquoi niez-vous ?

— Raisonnons de sang-froid. Je prétends combattre l’existence de l’âme.

Profondément déçu de ma découverte, connaissant cependant les causes dont j’avais ressenti les effets, je voulus réparer, par mes propres moyens, ma dame de compagnie pour lui redonner, au moins, une apparence de vie. Mais, ne possédant ni le souffle vital du créateur, ni le doigté, ni la science technique du mécanicien, je dus constater, après de vaines tentatives de réparations, que les blessures du cœur sont de celles qui ne se referment pas.

Alors, comme Dolly ne chantait plus, ne parlait plus, ne m’aimait plus, je l’ai remisée au grenier, comme d’autres mettent au rancart leur ancienne idole, femme ou maîtresse, dont ils ont brisé le cœur pour avoir voulu le trop connaître.

Vous comprenez, maintenant, Monsieur le shérif, conclut William Fergusson, pourquoi les voisins n’entendaient plus chanter la dame à la voix suave.

Mais, si le cœur de Dolly est à tout jamais brisé pour moi, il me reste au moins une suprême consolation que je n’aurais certes pas eue, avec une femme ordinaire, c’est d’être rentré dans mes débours en retrouvant, dans le tronc, véritable tirelire, les dollars mis chaque jour, depuis trois semaines, par l’orifice récepteur, pour m’entendre dire des paroles d’affection, lesquelles — en mes états d’ivresse — me donnaient l’illusion de l’amour, un amour très pur, très chaste, comme le conçoivent les professeurs de morale, et comme le chantent le soir, au clair de lune, sous le ciel bleu fleuri d’étoiles les poètes et les ivrognes.

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