Henriette Robitaillie – Le Petit diplodocus, illustré par Paul de Combret (1953)

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« Le petit Diplodocus » est un conte écrit par Henriette Robitaillie et illustré par Paul de Combret.

Il fut publié dans La Semaine de Suzette n° 48 du jeudi 29 octobre 1953.

Le Petit Diplodocus

Le petit diplodocus s’éveilla un matin. C’était non seulement le matin d’une belle journée, mais encore, en quelque sorte, le matin du monde, L’homme ne naîtrait pas avant des siècles et la terre était peuplée de bêtes étranges.

— Où irai-je aujourd’hui ? demanda le petit diplodocus.

— Comme tous les jours, nous irons nous baigner dans le lac à l’eau noire, répondit sa maman.

— Je ne veux pas, répondit le petit diplodocus.

Et il s’en alla, tout seul, sans rien écouter ni entendre, vers la forêt de fougères arborescentes.

Le feuillage était si épais qu’il y régnait une sorte de nuit verte.

— J’ai peur ! dit le petit diplodocus.

Mais il avança tout de même, parce qu’il était têtu et boudeur et qu’il ne voulait pas aller se baigner dans le lac à l’eau noire.

Les fougères s’écartèrent et un monstre parut. Il était tout en dents, en griffes et en crocs. Las de brouter les végétaux gorgés d’humidité, il commençait à chercher des proies vivantes.

Le monstre grinça des dents. Et le petit diplodocus eut encore plus peur.

— Ne me mange pas, supplia-t-il.

— Pourquoi pas ? J’ai faim.

— Mais moi, je n’ai pas du tout envie de mourir.

— Que tu en aies envie ou non ne change rien à l’affaire. J’ai faim ; ne me le fais pas répéter deux fois.

Le petit diplodocus se sentit tout triste. Il regarda autour de lui la verte forêt de fougères arborescentes et soupira :

— C’est sans doute un honneur d’être dévoré par toi, mais l’honneur aurait pu être encore plus grand…

— Comment cela ?

— Si j’avais été mangé, par exemple, par une bête plus grosse que toi.

Le monstre fut tout à fait vexé de cette réflexion.

— Il n’y a pas de bête plus grosse que moi, fit-il sèchement, il n’y a pas de bête plus féroce.

Le petit diplodocus avait l’esprit de contradiction, sa maman le lui reprochait souvent. Il riposta sans réfléchir :

— Je connais une bête beaucoup plus grande et beaucoup plus méchante que toi.

— Ah ! Ah ! Et comment s’appelle-t-elle, cette bête ?

— C’est… euh… le dinothérium.

Le petit diplodocus n’avait jamais eu le plaisir de rencontrer le dinothérium ; il en avait seulement entendu parler une fois ou l’autre et venait d’y penser par hasard.

Mais le monstre réfléchissait. C’était un monstre tout ce qu’il y avait d’arriviste, cruel avec les faibles et flatteur pour les forts.

« Ainsi, pensait-il, il y a un animal plus gros et plus féroce que moi-même ! Il me faudra devenir un de ses amis, sinon il me mangera un jour ou l’autre. Je vais offrir au dinothérium le petit diplodocus. »

— Bon ! Nous penserons plus tard a déjeuner. Pour le moment, mène-moi au dinothérium.

Le petit diplodocus fut content de gagner du temps, mais très troublé à la pensée de voir le dinothérium qui ne lui disait rien qui vaille. Il savait seulement que c’était une sorte, de géant, avec des pieds posés à terre comme des troncs d’arbres gigantesques, des oreilles assez larges pour cacher le soleil, des défenses dures et pointues, plus aiguës que l’éclair, et, au bout du museau, une trompe terrible qui arrachait un arbre d’un petit geste négligent.

Il lui fallut demander son chemin deux ou trois fois : à une sorte de crapaud horriblement laid, à un crocodile tout en écailles, à un oiseau muni de griffes.

Ils arrivèrent ainsi dans la montagne, du côté du soleil couchant. Et le dinothérium parut.

Il faisait penser à une montagne et ses yeux étaient rouges comme le couchant. Le petit diplodocus failli en mourir de frayeur. Le monstre n’était pas rassuré ; il réussit à rugir :

— Dinothérium, salut ! Voilà que je t’apporte un cadeau tendre et savoureux : un petit diplodocus, nourri des algues succulentes qui poussent au fond de l’étang noir.

Or, le dinothérium était bon, mais personne ne pouvait s’en douter, il comprit la situation et répondit poliment :

— Merci, mais je me nourris moi-même, la plupart du temps, de feuilles et de racines, je n’aimerais pas du tout ce petit diplodocus.

Le monstre fut partagé entre la déception et la satisfaction.

— Eh bien ! conclut-il, je le dévorerai moi-même, et pour vous, grand dinothérium, je chercherai un autre cadeau.

— Tu n’auras pas le temps, continua doucement le dinothérium, car, si je n’aime pas le goût des petits diplodocus, j’apprécie les monstres de ton espèce ; cuits au soleil et parfumés d’herbes odoriférantes.

Il n’avait pas fini de parler que le monstre, fou d’épouvante et d’horreur, avait disparu derrière les rochers et les fougères arborescentes. Le petit diplodocus comprenait vaguement qu’il était sauvé, sans croire cependant à tant de bonheur.

— Allez-vous me manger ? demanda-t-il.

— Non.

— Le monstre va-t-il revenir me manger ?

— Non.

— Ah ! dit le petit diplodocus, alors, je ne serai pas mangé ? Pourquoi ?

— Je ne sais pas, répondit le dinothérium (car il ignorait lui-même qu’il était bon), mais je voudrais que les bêtes ne se mangeassent jamais entre elles et jouissent toutes de la forêt humide et du soleil tout neuf… Et maintenant, petit diplodocus, retourne vers l’eau noire de l’étang.

Le petit diplodocus s’en fut, trottinant sur ses lourdes petites pattes, traînant derrière lui sa queue immense, dressant sa petite tête au-dessus de son long cou flexible. Il ne se sentait plus ni désobéissant ni boudeur.

Il arriva au bord du lac noir, au moment où les premières étoiles s’allumèrent, si brillantes !

— Tu viens te baigner ? demanda sa maman.

— Oui, maman. Il pénétra avec joie dans l’eau noire où le reflet des étoiles dansait comme de petites taches dorées. Le petit diplodocus était heureux.

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