Hugues Le Roux – Les Amants des cavernes (Vers l’Amour) (1900)

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« Les Amants des cavernes (Vers l’Amour) », de Hugues Le Roux, est paru dans Le Journal du 28 octobre 1900.

Les Amants des cavernes (Vers l’Amour)

Je refuse de prononcer le mot « amour » à propos du rut des lions dans leurs antres, à propos des ours qui recherchent la femelle en juillet, et qui en décembre, lorsqu’elle met bas ses petits l’ont depuis longtemps abandon née.

N’en déplaise à ces artistes évocateurs des premiers âges, les frères Rosny, je ne me sens pas disposé à nommer « amours » les vigoureuses étreintes, qui, dans l’ombre préhistorique unirent les amants des cavernes (1).

Le Génie de l’Espèce s’adressait ici à des sujets plus conscients que les ours. Il exigea d’eux davantage. Avant l’Ange de la Bible jéhovique il leur inspira ce goût du secret qui est devenu la pudeur.

Ne cherchez pas ici une délicatesse dont la couleur serait « amoureuse », ni un libre consentement, ni une inquiétude de moralité. Le désir se défendit avec cette pudeur primitive comme il attaqua ses rivaux à coups d’ongle, nécessairement.

Ils le savaient ces couples primitifs qui vivaient en guerre perpétuelle contre les animaux, les autres hommes, et les éléments eux-mêmes. Il y avait une minute où l’instinct de bataille, la vigilance de l’oreille, le goût de faire le guet, la volonté farouche de défendre leur existence les abandonnait. Et c’était précisément la seconde où le Génie de l’Espèce leur versait l’oubli pour les induire, au milieu de tant d’angoisses quotidiennes, tant d’obscures terreurs, d’épouvantes primitives, à propager la vie sur la terre.

A cet instant-là, si l’éternel ennemi avait surpris les hommes dans les bras de leurs femelles, ils auraient succombé comme le lion pris au piège meurt fatalement de la première sagaie qu’un lâche lui plante entre les épaules.

Ils allaient donc cacher dans l’ombre des grottes, dans des retraites de forêts, loin des campements, loin des organisations premières, de la vie, cette seconde d’ivresse qui les faisait désarmés. L’idée de l’isolement nécessaire à la sécurité, s’installait dans leurs cerveaux vierges comme la condition même de l’union des sexes.

Cet héritage d’inquiétude est un des plus anciens que nous ait légué le désir des primitifs aïeux. On a bien pu bâtir sur lui des édifices d’élégance morale, des cathédrales en l’honneur de la Chasteté ; il n’est qu’un rite de l’Espèce, une des conditions indispensables de la reproduction de la vie, à l’âge de la pierre et du fer. C’est lui qui encore aujourd’hui nous fait tourner la tête dans un sentiment de gêne inexprimable, quand, à côté de nous, sur la banquette du wagon, à la faveur d’un tunnel, nous voyons un amoureux de mauvais goût presser trop vivement sa camarade de voyage. Ces gens-là sont en train de violer non un règlement de police mais une loi naturelle.

En dehors de cette trace héréditaire dans votre âme et dans la mienne, les Aïeux des premiers jours ne nous ont légué que des outils sommaires, des armes et des bijoux.

Il faut aller voir ces objets au « National Museet » de Stockholm, dans l’ordre où le docteur Hildebrand les a classés. J’ai passé des heures, devant les silex, les bois, les ossements de l’âge de pierre ; les flèches, les haches, les perles d’ambre, retrouvés dans les tombeaux de Scanie. J’ai vu le bouclier de l’âge de bronze, le poignard retrouvé en Vestrogothie, les épées, les dagues, les ornements repoussés, auxquels on assigne la date de l’an mille avant Jésus-Christ. J’ai admiré les trésors de Gotland, ceux des tombeaux de Vendel ; les bijoux d’argent du lac Maelar. toute cette civilisation primitive qui, dans le Nord, germa avec un retard de plusieurs siècles et se prolongea ainsi jusqu’au seuil de l’histoire à la portée de nos mains.

Cette remarque domine mes impressions : « Tous les bijoux de ces périodes reculées sont des bijoux d’hommes, et tous sont des armes défensives. » Si les compagnes de ces guerriers aimaient la parure, une seule satisfaction de coquetterie leur fut accordée : passer des bracelets aux poignets de leurs maîtres.

La bague est une masse que l’homme ajoute à son doigt pour faire son poing plus pesant. Ce n’est pas une récompense que l’amour ingénieux a inventée pour parer la beauté ou pour la séduire. Celui qui combat les ours, corps à corps, ne s’attarde pas à courtiser les femmes. Il prend celle qu’il veut, à la minute où il en a besoin ; et, tant que son désir dure, il la défend contre les entreprises des autres mâles.

A défaut d’une image qui montre ces femmes primitives représentées sur un bouclier, sur quelque matière sculptée ou gravée, nous avons la splendide évocation du poète, qui vit passer les amants de l’âge de pierre dans le champ de sa vision :

C’est ainsi qu’ils rentraient, l’ours velu des cavernes
À l’épaule, ou le cerf, ou le lion sanglant.
Et les femmes marchaient, géantes, d’un pas lent,
Sous les vases d’airain qu’emplit l’eau des citernes,
Graves et les pieds nus et les mains sur le flanc.

Elles allaient, dardant leurs prunelles superbes,
Les reins droits, le col haut, dans la sévérité
Terrible de la force et de la liberté,
Et posant tour à tour dans la ronce et les herbes
Leurs pieds fermes et blancs avec sérénité.

Le vent respectueux, parmi leurs tresses sombres,
Sur leur nuque de marbre errait en frémissant,
Tandis que les parois des rocs couleur de sang,
Comme de grands miroirs suspendus dans les ombres,
De la pourpre du soir baignaient leur dos puissant (2).

Leconte de Lisle est un Grec du temps de Praxitèle. Il n’a pu s’empêcher de prêter à ces épouses primitives les formes que le marbre a ennoblies ; mais comme il est aussi un philosophe et un historien sincère, il ne leur a pas donné des âmes. Ce qu’il aperçoit du sommet d’où son œil d’inspiré découvre les siècles évanouis, ce sont des femelles splendides, d’admirables partenaires du désir mâle, ce ne sont point des personnalisés conscientes, à propos desquelles on puisse, sans caprice, prononcer le mot « amour ».

Schopenhauer est bien de cet avis ; mais il prétend que le désir, tel que nous le trouvons chez ces primitifs, est, une fois pour toutes, le seul sentiment dont l’humanité sera jamais capable. Tout ce qui habille à cette heure l’instinct primitif, épisodique, égoïste, c’est-à-dire la culture intellectuelle, morale et religieuse, les magies de l’art, les délicatesses de l’urbanité, les tourments du cœur, les rimes des poètes, tout cela pour lui n’est que maquillage, perruques et défroques masquant l’éternelle brutalité du désir, tel qu’il se manifesta chez les amants des cavernes.

— Vous n’êtes, dit-il à ses contemporains, réglés que par le désir. Quand il a fini d’agir en vous, vous restez en face du vide.

Ailleurs :

— La sollicitude d’un insecte pour trouver une certaine fleur, un certain fruit, un morceau de chair, voire la larve d’un autre insecte où il déposera ses œufs, l’indifférence de la peine et du danger dont ce chercheur fait preuve quand il s’agit d’atteindre ce but, sont fort analogues à la préférence exclusive de l’homme pour une certaine femme. Il la cherche, lui aussi, avec un zèle si passionné, que, plutôt que de manquer son but, au mépris de toute raison, il sacrifie souvent le bonheur de sa vie. Il ne recule ni devant un mariage insensé, ni devant des liaisons ruineuses, ni devant le déshonneur, ni devant des actes criminels, adultère ou viol, et cela uniquement pour servir le but de l’Espèce, sous la loi souveraine de la nature.

Encore :

— Pour atteindre son but, il faut donc que la Nature abuse l’individu par quelque illusion. Par l’effet de cette magie, l’individu voit son bonheur propre dans ce qui n’est en réalité que le bien de l’Espèce. Ainsi, au moment où l’individu croit n’obéir qu’à ses désirs seuls, en réalité il devient l’esclave inconscient de la Nature… Qu’une femme intelligente et instruite apprécie l’intelligence et l’esprit chez un homme ; — qu’un homme raisonnable et réfléchi éprouve le caractère de sa fiancée et en tienne compte, cela ne fait rien à l’affaire dont il est question ici… Quand les amoureux parlent sur un ton pathétique de l’harmonie de leurs âmes, il faut entendre le plus souvent l’harmonie des qualités physiques propres à chaque sexe, celles qui sont de nature à donner naissance à un être accompli. Cette harmonie importe autrement à la Nature que le concert des âmes ! Plaisant concert, en effet ! Le lendemain de la cérémonie il se résout, le plus souvent, en un criant désaccord.

Et le philosophe qui, plus tard, ne pourra retenir un cri de vraie pitié devant la loi de douleur que sa doctrine impose au peuple des hommes, s’écrie, cette fois, avec un éclat de gaieté mauvaise :

— Je le prévois, ma métaphysique de l’amour déplaira aux amoureux qui se sont laissés prendre au piège !

Certes, elle nous déplaît : non pas parce qu’elle est brutale, mais parce qu’elle est fausse. Schopenhauer est un esprit systématique. Sur un plan préconçu dans son esprit, il veut construire un édifice symétrique. Il en use donc comme les architectes, c’est-à-dire qu’il nivelle, qu’il comble, qu’il fait une terrasse avec une butte, une pelouse avec une forêt, un bois avec une clairière.

Toute vérité d’observation qui devient un obstacle à ses conceptions est certaine d’être déplacée ou broyée. Il a décidé, une fois pour toutes, que la vie n’était que souffrance et douleur. Or, il sait d’expérience, et pour avoir lu les beaux livres qui sont fleur de sagesse humaine, que des milliers, d’êtres ont trouvé dans l’amour les joies supérieures de l’âme. Ils continuent, malgré les avertissements des raisonneurs, à se tourner vers l’amour comme vers un roi dont la faveur donne tout son prix à la vie, dont les disgrâces mêmes ont de la douceur.

Ce voisinage déplaît au philosophe pessimiste. Il ne pardonne pas à l’amour de mettre son système en échec. Il le détrône, il s’assoit à sa place un élu de son choix, le Génie de l’Espèce, « à la bouche rouge et pleine de faim », qui, dans le temps des cavernes, posséda la femelle inconsciente comme une proie de chasse.

(1) Lire, par exemple : « Amour des temps farouches. Idylle préhistorique » in J.-H. Rosny aîné, Les Conquérants du feu et autres récits primitifs [La Légende des Millénaires, 1 — Origines], Les Moutons électriques, 2014.

(2) Cet extrait de « Qaïn », que l’on retrouve dans les Poèmes barbares, est légèrement altéré. Le texte original indique : « Graves, et les bras nus, et les mains sur le flanc » / « Les seins droits, le col haut, dans la sérénité » / « Leurs pieds fermes et blancs avec tranquillité ».

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