Jean-Paul Lacroix – La Dernière aventure de Shylock Bolmes (Extrait du journal du docteur Patson) (1947)

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« La Dernière aventure de Shylock Bolmes », par Jean-Paul Lacroix, fut publié dans Les Lettres françaises du 17 septembre 1947.

Les illustrations sont de Ian Peterson.

La Dernière aventure de Shylock Bolmes

Extrait du journal du docteur Patson

CHAPITRE PREMIER

Shylock Bolmes, détective

Bolmes étendit ses longues jambes sur le sofa, se versa un quatrième whisky, alluma sa pipe et commença :

— Mon cher Patson…

— Au nom du ciel; Bolmes, m’écriai-je, dites-moi la vérité : nous allons partir. La dernière fois que vous m’avez appelé « mon cher Patson », c’était le jour du vol d’émeraudes chez Lady Plumkett.

— On fera quelque chose de vous, Patson. En effet, nous allons partir.

— Pour où ? l’interrompis-je avec feu. Édimbourg, Vancouver, Le Cap ?

— Pour Paris, Seine. Tenez, lisez. Et il me tendit un télégramme que je parcourus fébrilement :

M. Shylock Bolmes, 22, Biker Street, London W1. — Tours de Notre-Dame disparues mystérieusement nuit vendredi samedi. Police locale impuissante. Vous attendons. Conditions acceptées.

— Notre train part de Victoria à 10 h. 28, et il est 10 h. 22, dit alors mon ami. Ayez la bonté de préparer mon sac en tapisserie. Même matériel que pour la bande mouchetée. Vous y joindrez mon kaléidoscope, ainsi qu’une barbe ou deux. Et n’oubliez pas ma bouillotte, les nuits sont fraîches. Au fait, prenez aussi votre stylographe, j’aurai peut-être des mémoires à vous dicter.

Quelques minutes plus tard nous roulions dans un cab vers Victoria Station. Il régnait sur Londres le brouillard le plus épais que l’on ait vu depuis 1897. Combien de fois étions-nous déjà partis ainsi vers l’aventure ?

Bolmes était dans son coin, je n’apercevais de lui que sa pèlerine à carreaux et sa casquette dont la vue seule faisait trembler les bandits des deux continents. La tête penchée sur la poitrine, le grand homme dormait ; c’était sa façon à lui de réfléchir. Ah ! j’ai toujours admiré son calme à la veille du danger.

Il s’éveilla soudain pour me dire :

— Patson, mon ami, je sens que nous aillons nous amuser.

Je frémis, et, pour me rassurer, caressai, dans ma poche, la crosse de mon revolver à barillet. Je connaissais trop le sens sinistre de ces paroles, les dernières que je devais tirer de lui jusqu’à l’arrivée.

CHAPITRE II

On a volé les tours de Notre-Dame

Quand nous débarquâmes à Paris, la capitale était sens dessus-dessous. Ici, je crois qu’il serait bon de faire l’historique de cette terrible affaire qui défraya la chronique du temps. Voici les faits dans leur brutale éloquence :

Le samedi 23 août, à 5 h. 15, le sieur Éloi, deuxième sacristain à Notre-Dame de Paris, se rendait, comme tous les jours, à la cathédrale pour y sonner l’angélus de l’aube. Une douloureuse surprise l’attendait : les deux grandes tours avaient disparu ! Défigurée, méconnaissable, Notre-Dame ressemblait maintenant au Grand-Palais, c’est-à-dire à une halle aux grains.

Après être allé se réconforter au débit de boissons le plus proche, car les pharmacies étaient encore fermées à cette heure matinale, le pauvre sacristain s’était rendu au commissariat pour faire une déclaration de vol.

Un seul espoir subsistait : c’est que les tours aient été emportées par le grand vent qui soufflait depuis plusieurs jours, et emmenées au loin. Mais les forces de police battirent en vain l’île de la Cité, l’île Saint-Louis et les deux rives de la Seine jusqu’à Ivry. Des sondages effectués dans le fleuve restèrent aussi sans résultat. Il fallait se rendre à l’évidence : il s’agissait bien d’un vol.

L’opinion publique s’affola, les habitants se barricadèrent chez eux à 7 heures du soir, un groupe de trois mécontents défila devant l’Hôtel de Ville aux cris de « Vive le Maréchal », et, chose plus grave, les cafés menacèrent de fermer. La police dut proclamer l’état de siège. Une atmosphère de terreur et de mystère planait sur la ville : où, maintenant, les criminels allaient-ils frapper ? Il était évident que le vol des deux tours n’était qu’un simple essai. Demain, ce serait l’Arc-de-Triomphe, après-demain, la Tour Eiffel… Qui sait, le Palais du Louvre avec ses dépendances ?… Tout était perdu.

Rien n’était perdu : il restait Shylock Bolmes.

CHAPITRE III

Où l’on commence à ne pas comprendre

Nous fîmes, gare du Nord, une discrète arrivée. C’est à peine si quelques voix, trompées par le costume de mon ami, crièrent : « Vive la Pologne ! » L’inspecteur Pomidori, de la brigade des Monuments historiques, nous attendait à la sortie : un gaillard athlétique, au beau visage grave secoué de tics nerveux. Il portait une peau de bique et des lunettes noires, étant venu en tricycle. Il proposa aussitôt de nous conduire sur les lieux du drame.

— Inutile, dit Bolmes, je ne veux pas me laisser influencer par les faits. Vous connaissez ma devise : induction, déduction, production. Au fait, mon ami, ajouta-t-il négligemment, y a-t-il longtemps que votre femme est guérie ?

— Depuis hier, fit l’inspecteur en rougissant. Mais comment diable…

Bolmes sourit :

— C’est un cas très simple, pour observateurs moyens. Vous portez une alliance, donc je suppose que vous êtes marié. Bon. Les revers de votre veston sont couverts de taches dont certaines ont l’air plus anciennes que d’autres. De plus, vous avez le teint d’un homme mal nourri qui mange au restaurant. C’est donc que depuis un certain temps votre femme n’entretient plus votre linge et ne prépare plus vos repas. Or, elle ne vous a pas quitté : vous n’auriez pas gardé cette alliance en souvenir d’une épouse indigne. Donc elle était malade.

— Mais comment savez-vous qu’elle est guérie ?

— Le deuxième bouton de votre jaquette a été recousu hier soir, le fil en est encore neuf. Ce qui prouve qu’elle allait mieux.

— Mais j’aurais pu le recoudre moi-même !

— Dites-moi, mon ami, vous avez déjà vu un homme recoudre un bouton ?

CHAPITRE IV

Le voile se soulève

Nous étions arrivés au commissariat. M. Mouche, le shérif, s’empressa à notre rencontre. C’était un noble vieillard aux manières affables qui passait pour très cultivé.

Bolmes s’inclina :

— C’est moi, dit-il modestement. Le petit homme qui m’accompagne est le docteur Patson.

Quelques journalistes étaient présents, dont Serge Vlan, le grand reporter existentialiste. Le shérif nous fit un exposé succinct des faits, que mon illustre compagnon écouta en silence, la tête dans ses mains. Il caressa ensuite ses favoris, ce qui était chez lui l’indice d’une profonde réflexion.

— Qu’on m’apporte un whisky soda, dit-il enfin. Le docteur Patson prendra de la grenadine.

Puis, quand nous nous fûmes rafraîchis :

— Eh bien ! Patson, que pensez-vous de cette petite affaire ?

— Heu…

— Vous me faites de la peine, Patson. Combien de fois faudra-t-il vous dire de faire travailler vos cellules grises ?

Bolmes ne perd pas une occasion de me vexer en public.

— Je n’en suis pourtant pas à mon coup d’essai, répondis-je d’un air pincé.

Jamais je n’oublierai, vivrais-je mille ans, le spectacle qui s’offrit alors à mes yeux : Bolmes resta quelques instants sans parole. Puis son visage s’éclaira, il se leva, et s’écria d’une voix émue :

— Dans mes bras, Patson ! Vous êtes mon bon génie. Comme tous les imbéciles, vous êtes porteur de la vérité, mais sans le savoir. Vous venez de résoudre pour moi la plus formidable énigme du siècle depuis la vol des éléphants du prince Bingo.

CHAPITRE V

Triomphe de Shylock Bolmes

L’auditoire retenait son souffle. Bolmes se tourna lentement vers le shérif.

— Pourriez-vous me dire, monsieur le shérif, quel est, en ce moment, votre livre de chevet ?

— Le Code de justice criminelle, répondit l’homme, en rougissant brusquement.

— Vous mentez. Je répète ma question : pouvez-vous me dire quel est votre livre de chevet ?

— Les « Essais » de Montaigne, avoua-t-il dans un souffle.

— Je le savais, fit Bolmes. Et, se redressant : Shérif de première classe Mouche, ajouta-t-il d’une voix vibrante, au nom de la loi de votre pays je vous arrête. Pour abus de pouvoir en temps de guerre, vol, détournement et recel d’un édifice reconnu d’utilité publique, dissimulation et outrage à magistrat.

Le shérif, la tête sur la table, un filet de bave au coin des lèvres, semblait dormir. Sa main crispée étreignait encore un tube de métaspirine. La mort avait fait son œuvre. Au faîte d’une carrière brillante, et sur le point de passer sous-préfet, il n’avait pas voulu survivre à sa honte.

Bolmes se découvrit :

— Justice est faite, messieurs, dit-il. Je n’ai plus rien a faire ici.

— Et… les tours de Notre-Dame ? hasarda timidement l’inspecteur.

Bolmes haussa les épaules, excédé :

— Les tours ? Où voulez-vous qu’elles soient ? Voyons, si vous aviez volé les tours de Notre-Dame, où les cacheriez-vous ? Au seul endroit où personne n’ira les chercher : exactement où elles étaient avant le vol. Apprenant ma venue et redoutant une perquisition chez lui, le criminel a profité de la nuit dernière pour les rapporter à leur place initiale. Que lui importait, maintenant qu’il était arrivé à ses fins ? Et, ce matin, vingt mille personnes ont défilé devant les tours volées, sans les voir. C’est un exemple fréquent d’hallucination collective.

Quelques minutes plus tard, l’inspecteur, émerveillé, apportait confirmation : Notre-Dame de Paris avait retrouvé ses deux tours.

— Au revoir, dit Bolmes simplement. Vous me devez 1.000 guinées. Plus 3 shillings 6 pour le docteur Patson.

CHAPITRE VI

Vers Biker Street

Dans le fiacre qui nous emportait vers la gare, mon grand ami voulut bien m’expliquer comment il avait découvert la vérité :

— Ma première idée fut que le rapt était l’œuvre d’un maniaque. J’entrevoyais la solution sans pouvoir d’atteindre. Disons le mot, je l’avoue sans honte, Patson, je piétinais. C’est de vous qu’est venue l’étincelle quand vous m’avez dit : Je n’en suis pourtant pas à mon coup d’essai. Essai, Patson ! Essai ! Ce fut comme une illumination.

« Hé oui ! Les « Essais » de Montaigne, page 293, édition Budé : Si l’on m’accusait d’avoir volé les tours de Notre-Dame, je commencerais par prendre la fuite.

« Dès lors, tout s’éclairait : un mégalomane, doublé d’un lettré, tombe en arrêt devant la phrase fameuse, décide d’exploiter à fond l’idée du vieux moraliste, et de réaliser ainsi le vol le plus sensationnel de l’Histoire.

— Mais pourquoi vos soupçons se sont-ils portés précisément sur le shérif ?

— Parce qu’il avait ce regard égaré et cette calvitie studieuse que donne seulement la pratique des humanités. Ceci, joint au fait que c’est parmi les officiers de police que l’on trouve les derniers érudits (le dernier préfet en exercice n’a-t-il pas obtenu le Grand Prix du Roman d’aventures ?)… Et puis, surtout…

Sa voix devint tranchante :

« …Surtout, seul un shérif avait les moyens de réaliser un rapt aussi audacieux. L’enlèvement, même de nuit, d’un édifice public pesant plusieurs milliers de tonnes, ne saurait passer inaperçu. Le ravisseur était à la merci du premier agent cycliste qui serait passé dans le coin, sauf… Sauf si toutes les forces de police du quartier avaient été envoyées par ses soins dans un autre district. Ce qui fut fait. »

Bolmes bourra sa pipe avec le mélange de thé et d’eucalyptus qu’il faisait venir de Delhi.

— Et maintenant, Patson, que diriez-vous de quelques vacances en Cornouailles ?

Il tira une lettre de sa poche :

— On vient justement de voler l’appareil orthopédique de Sir Patrick Jackson.

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