La fin des Bonshommes de neige, conte de Noël sous l’occupation par Pierre Péron

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La fin des Bonshommes de neige, Pierre Péron, 1943.

La fin des Bonshommes de neige, texte et dessins de Pierre Perron.

Un album pour enfants, en cartonnage illustré grand format de trente-deux pages, paru en décembre 1943 aux éditions Arc en Ciel, 11 rue du Paradis, Paris 10e.

Cet album attachant, survivant d’une époque troublée, a été réédité en 2004 par des éditions bretonnes Coop Breizh en 2004, augmenté d’un livret pédagogique et d’une courte nouvelle de Pierre Péron « Je crois au Père Noël… »

Pierre Péron, acteur du 4e acte de l’opérette
« Oh Ys » de Maurice Marchand. 1924.

La question de l’auteur et illustrateur de cet album très étrange avait été soulevée lors d’une rencontre avec des amis : P. Péron, était-ce une coquille, s’agissait-il de René Péron — illustrateur connu pour son affiche de cinéma du film King Kong en 1933 et collabo durant l’Occupation, devenu un pilier des ouvrages de jeunesse et scolaires chez Nathan ensuite —, ou non ? Eh bien, non. Et sans aucun rapport familial visiblement. Il s’agit de Pierre Péron, homme-orchestre ou presque, puisqu’il fut illustrateur, décorateur, peintre, graveur, sculpteur, caricaturiste, maquettiste, cinéaste et écrivain français. Il était aussi et surtout Breton, de Brest, et y fit une carrière toute dispersée sur place. Pour admirer sa prestance d’acteur, la fiche qui lui est consacrée sur Wikipédia est parfaite.

La fin des Bonshommes de neige, Pierre Péron, extrait.

L’histoire illustrée par l’auteur est un conte de Noël, publié en décembre 1943, durant l’Occupation. Elle débute par la fuite d’un bonhomme de neige après qu’il ait été vexé et bombardé durant la récréation par les enfants de l’école primaire. La nuit, il s’enfuit et rencontre une dame de neige aussi humiliée qui décide de lui emboîter le pas. Bientôt, au milieu de la forêt, le couple découvre toute une compagnie de bonshommes de neige effrayés. Sous le commandement de l’un, Bounioul (NDLR : voir une inspiration auvergnate ou bretonne qu’autre chose), ils décident de prendre leur revanche.
Le seul ennemi qu’ils découvrent est le Père Noël fatigué de sa marche. Il se repose, sa hotte encore pleine, sur un tronc, les animaux l’entourent et il les nourrit. Après une échauffourée sans gravité, les bonshommes perdent leur neige, mais réussissent à dérober une partie des jouets. Le Père Noël outré de leur comportement les bombarde de pluie et finit par les anéantir. Hélas, certains enfants n’auront pas de jouets cette année.

La fin des Bonshommes de neige, Pierre Péron, extrait.

 

La fin des Bonshommes de neige, Pierre Péron, extrait.
La fin des Bonshommes de neige, Pierre Péron, extrait.

C’est une histoire somme toute très cruelle dont le Père Noël paraît victorieux si l’on oublie qu’il a perdu une partie de sa distribution. Les enfants semblent être les victimes, privés de jouets, mais ce sont pourtant eux qui ont provoqué les blessures physiques et d’amour-propre des futurs vaincus. Quant à ces vaincus, leur destruction n’est plus une punition et se métamorphose en drame, ils meurent dans les larmes qui leur coulent de tout le corps, et le conteur pleure avec eux.

Affiche de Pierre Péron.

Si la perspective est évidemment le conflit qui fait rage et assimile adroitement ces hommes de neige débonnaires au départ devenus les soldats belliqueux d’une armée d’invasion sous le commandement d’un chef absurde, le déroulement fausse l’engagement patriotique qu’on pourrait déceler sans nuance. Le conte dissimule en fin de compte une allégorie qu’on pourrait qualifier d’antimilitariste, publié à la barbe de l’occupant. Lorsque l’on sait que l’auteur venait de passer deux ans prisonnier en Autriche, il me semble que c’est bien cet objectif qu’il faut retenir.
Les habitants et les curieux de passage à Brest, la ville native de Pierre Péron, pourront profiter d’une rétrospective pour admirer les multiples talents de cet artiste au musée des beaux-arts durant l’exposition intitulée « Pierre Péron (1905-1988), un graphiste moderne». (jusqu’au 3 janvier 2016)

Cet album n’est pas seulement étrange par son contenu, c’est aussi une édition étonnante : les éditions Arc-en-Ciel étaient situées 11 rue du Paradis à Paris. Elles publiaient pendant la guerre 39-45 à cette adresse digne d’un conte merveilleux. Après-guerre, ou peut-être coexistait-elle déjà, une autre raison commerciale s’installait là sous le nom Au Moulin de Pen-Mur, d’inspiration bretonne également.

Filles et Ports d’Europe, Pierre Mac Orlan. Illustrations
de Gus Bofa. Deux éditions simultanées en 1946.

Chacune de ces éditions se spécialisait dans la publication de beaux livres, à tirage réduit et abondamment illustrés. Une publication de Pierre Mac Orlan infirme leur association intriquée : Filles et ports d’Europe, son roman paru en 1932 aux Éditions de France est réédité en 1946… deux fois. Au Moulin de Pen-Mur, en « beau papier » il compte 184 pages, illustrées par 25 dessins de Gustave Bofa ; à l’Arc-en-Ciel, l’ouvrage est un cartonnage d’éditeur avec jaquette, seul le frontispice est illustré toujours par Bofa, et cette fois, il est qualifié d’édition définitive en deux parties, dont une inédite, en 220 pages. Ajoutons que Pierre Mac Orlan fut le directeur de la collection, « Les Compagnons » pour Arc-en-Ciel : avec une appellation pareille, ses choix littéraires paraissent plus limpides et rien d’étonnant, cette fois, de retrouver deux ans plus tard Gus Bofa pour un nouveau duo, Le Père Barbançon. L’écrivain a entamé, inquiet et un peu coupable d’avoir publié pendant cette guerre, une réédition de ces romans, de l’homme qu’il était sans elle, cette barbare qui vous modifie en ce qu’il y a de pire. Il exprime ce doute dès les premiers mots de la préface de Filles et ports d’Europe :

En reli­sant ce livre pour une nouvelle édition, j’ai acquis la certitude que son titre n’était pas bon et ne pouvait guère le protéger. Filles et ports d’Europe ne correspond point au destin de mes personnages dont certains ne sont que des villes, parfois des morceaux de villes qui, au moment où j’écris ces lignes, n’existent plus.

Pour note, si le rôle de Pierre Mac Orlan dans ces deux maisons d’édition ne fait aucun doute, leur implantation est sujette à un embrouillamini chronologique, sans que ce soit inhabituel à cette époque. L’album de Pierre Péron paru en 1943 est bien sis à l’adresse de la rue du Paradis, le siège social étant rue Magenta. Pourtant, une plaquette « Crémaillère » illustrée, à voir sur le site Gus Bofa, paraît en 1946 pour célébrer le déménagement de ces mêmes éditions rue du Paradis, au numéro 10 et non plus au 11… Allez savoir encore quel cafouillis permet ces sautes de localisation !

Par Gus Bofa, in « Crémaillère », plaquette de 1946.

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