La mort de Jules Verne, par Clément Vautel pour la Vie Illustrée en Mars 1905

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Dernière photographie et dernière autographe de Jules Verne (Photo Douard, Amiens)

Jules Verne disparaît le 24 mars 1905 à Amiens.

 

Félix Juven, La Vie Illustrée n° 337, 31 mars 1905.

Le monde littéraire, mais aussi le monde entier fut touché par une petite crête sismique : la première étoile populaire de son vivant venait de s’éteindre. Bien entendu, il y avait déjà eu auparavant des Victor Hugo pour soulever l’émotion, cependant à la différence de ses prédécesseurs, Jules Verne avait touché l’ensemble des populations lors de leur jeunesse, laissant une trace durable dans les imaginations enthousiastes aux quatre coins du globe. Précurseur des lettres de noblesse enfin saluées pour la littérature juvénile, sa mort attriste chaque lecteur adulte encore soumis au souvenir de l’enfant qu’il était. Même les plus coriaces ont conservé vibrante cette fibre affective, le Kaiser en est un exemple éclatant. Les journaux n’omirent pas d’adresser leur tribut au romancier, l’ambitieuse revue photographique diffusée par Félix Juven, La Vie Illustrée — en concurrence avec L’Illustration plus connue de nos jours — publia dès la semaine suivante un article rédigé par Clément Vautel, illustrée d’un beau portrait et d’une splendide photographie pleine page de la demeure de Jules Verne à Amiens. Un texte dont je vous propose la lecture intégrale et les clichés.

(la publication dépassant le format A4, les images numérisées sont légèrement tronquées sur les marges, les deux photographies sont entières)

۞ Jules Verne ۞

 

Chez beaucoup d’entre nous, la nouvelle de la mort de Jules Verne a produit plus qu’une surprise passagère… C’est que, au nom de Jules Verne, se rattachent beaucoup de nos souvenirs d’enfance, et qu’avec l’auteur de Vingt mille lieues sous les mers est disparu un de ceux qui enchantèrent nos jeunes années, un de nos bons génies, mieux encore, un de nos amis.
Qui n’a lu les récits extraordinaires de Jules Verne ? Qui n’a suivi, à travers tant d’obstacles, le Capitaine de quinze ans ; qui n’a pris place dans le boulet lunaire aux côtés de Michel Ardan ; qui n’a pas fait le tour du monde avec le flegmatique Phileas Fogg et le joyeux Passe-Partout ?
Jules Verne avait soixante-dix-sept ans, mais il n’en continuait pas moins à publier ses deux romans par an. Il avait gardé toute sa verve, toute son imagination et, comme au temps du Tour du monde en quatre-vingts jours, il avait d’innombrables lecteurs.
La réputation de Jules Verne était universelle. Pendant la longue agonie du romancier, des dépêches affluèrent à Amiens, venant de tous les pays du monde. Et au lendemain de la mort de Jules Verne, la veuve de l’écrivain disparu reçut la visite de M. de Flotow, chargé d’affaires de l’ambassade allemande en France, qui avait mis­sion de lui présenter les condo­léances de Guillaume II. Le Kaiser a été, pendant sa première jeu­nesse, un lecteur enthousiaste de Jules Verne, et en cela il ressem­blait à la plupart des petits gar­çons du monde…
On a souvent raconté les débuts littéraires de Jules Verne. Rappe­lons simplement qu’il commença à écrire pour le théâtre. C’est ainsi qu’il fît représenter les Pailles rompues, en 1850, puis des opéras-comiques dont il avait écrit le li­vret. Mais ces travaux ne l’avaient pas tiré de l’obscurité. Il était encore inconnu lorsqu’il publia, dans le Magasin d’éducation et de ré­création, de chez Hetzel, son pre­mier récit d’aventures, intitulé Cinq semaines en ballon…
C’était la première maille d’une chaîne d’or.
Jules Verne a écrit près de cent romans tous originaux, tous pal­pitants… car peu d’écrivains ont possédé, comme lui, le don de l’imagination créatrice. Il a été vraiment le roi de la vulgarisa­tion, le héraut, le prophète des modernes découvertes qu’il pré­sentait avant leur terme. Il a, en quelque sorte, tracé à la science un plan que celle-ci a commencé à remplir.
Nous devons à Jules Verne une plus grande idée du monde ; nous lui devons le désir de l’aventure, la curiosité des horizons lointains, la hantise de l’extraordinaire « possible ».
Jadis, les petites filles, et même les grandes, rêvaient au Prince Charmant. C’est Jules Verne, bien plus que Georges Ohnet, qui leur a révélé l’honnête ingé­nieur, ce magicien des temps nouveaux. Les garçons voulaient tous aller réveiller la Belle au Bois dormant ; aujourd’hui, ils ambitionnent d’atteindre le Pôle Sud.
Jules Verne a imposé à nos imaginations des héros qui ne sont point vêtus de brocart, mais habillés comme vous et moi, et qui, le plus souvent, ont l’accent anglais. Il nous a donné la plus merveilleuse idée de ce que peuvent faire l’intelligence, la volonté, l’ingé­niosité humaines ; il a certainement créé l’actuelle génération de voyageurs, de colonisateurs, d’hommes d’action qui ont, eux aussi, leur rêve, leur mirage, leur idéal, et, à ce titre, il a été un éducateur de premier ordre.
Jules Verne a connu mieux que la gloire, puisqu’il a été popu­laire. Il n’a pas été de l’Académie française, mais cette consécration n’eût, chez lui, rien consacré. Il lui suffisait d’être lu par tous les enfants du monde, d’être l’Arioste des collégiens, d’avoir écrit ces livres sur lesquels se complaît, très tard, la lumière de la lampe.

Jules Verne, avec son chien, dans la cour de sa maison d’Amiens – Dans la porte, on voit Mme Jules Verne.

Le plus célèbre roman de Jules Verne est le Tour du monde en quatre-vingts jours, qui a paru, en feuilleton, dans Le Temps. Ce roman a rapporté, à lui seul, plus d’un million à son auteur.
Mis au théâtre par d’Ennery, le Tour du monde rapporta encore trois millions. Avec les innombrables représentations à l’étranger, on peut dire que cet ouvrage a valu six millions à son auteur et à ses collaborateurs. Et l’on dit que la littérature ne nourrit pas son homme !
En 1876 parut « Michel Strogoff », deux volumes qui eurent un grand succès d’édition. Un matin, Verne accourut à Meudon, portant un gros paquet à la main ; c’étaient les bonnes feuilles du roman :
– Lisez cela, dit-il à son ami Duquesnel, qui habitait alors un petit cottage de l’avenue Jacqueminot. Lisez et dites-moi s’il y a là une pièce?
L’autre lut fiévreusement pendant toute la nuit : « Venez vite me voir, écrivit-il le lendemain, il y a une admirable pièce à spectacle à faire avec « Strogoff » ; venez, le scénario est prêt. »
Verne vint deux jours après, et trouva le scénario fait.
– Voulez-vous écrire la pièce avec moi ? dit-il à notre ami.
– Non !
– Pourquoi ?
– Parce que je suis trop paresseux. Il faut faire faire la pièce à d’Ennery, c’est l’homme désigné.
– Et vous ?
– Moi, je ne vous demande rien. Je vous aiderai, je monterai la pièce. Je veux seulement votre promesse, promesse formelle, qu’elle m’appartiendra à moi seul. J’ai besoin d’un million. « Strogoff » me le donnera.
La pièce faite par d’Ennery fut jouée en 1880, au Châtelet, et rap­porta « quatorze cent mille » francs que MM. Duquesnel et Rochard se partagèrent.

Jules Verne habitait Amiens de­puis quarante ans.
Il y eut une grande surprise dans le monde littéraire, quand on annonça que Jules Verne venait d’être élu conseiller municipal d’Amiens.
Il fut d’ailleurs un édile modèle… Il était, tous les ans, le rapporteur de la question théâtrale. Son rap­port sur cet extraordinaire théâtre d’Amiens où, le dimanche, le specta­cle commence à 4 h 1/2 de l’après-midi et ne se termine pas avant minuit, son rapport était, faut-il le dire, un travail très littéraire…
Jules Verne, qui appartenait à l’école des matineux, était debout à l’aube. En été, avant que l’Angélus eût tinté à tous les clochers d’Amiens, il était au travail dans sa petite chambre du deuxième étage, sommairement meublée. Et jusqu’à onze heures, ses feuillets s’accumulaient, s’accumulaient… Sa vue avait beaucoup baissé depuis quelques années, il luttait et travaillait quand même. La mort l’a surpris, pour ainsi dire la plume à la main.
Il était décoré depuis 1870 et, dé­tail particulier, sa croix fut la « dernière » qui ait été donnée sous le Second Empire. L’empereur Napoléon III en avait signé le dé­cret à la demande de l’impératrice.
M. Jules Verne était en outre ti­tulaire de nombreuses décorations étrangères et ne comptait plus les lettres de félicitations et de remer­ciements qui lui avaient été adressées par des notabilités du monde entier, par des chefs de gouvernements.
Une de ces dernières lettres émanait de Mlle Roosevelt, la fille du président de la République des États-Unis.
Chose curieuse, Jules Verne n’aimait pas les voyages. À bord de son yacht, le Saint-Michel, il étonnait ses quatre ou cinq hommes d’équipage par son indifférence totale aux choses de la mer. Il avouait que la pêche lui paraissait un plaisir barbare ; il ne chassa qu’une fois et encore, il tira sur un gendarme, par inadvertance s’entend, si bien qu’il faillit passer en correctionnelle…
Tel fut Jules Verne, qui vécut comme un chef de bureau et écrivit les livres les plus téméraires…
Ainsi se vérifie une fois de plus cette observation que rarement l’écrivain est l’homme de son œuvre.

Clément Vautel.

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