La Semaine du Monde n° 79, 14-20 mai 1954 (1) : Panorama de la culture populaire

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Madame Germaine, de Rouen, s'est installée à Saint-Saulve. Femme-radar, elle prédit l'avenir.

Mon journal de ce matin m’annonce que Le petit Quinquin remplacera La Marseillaise après la tourmente atomique, quand Lille sera la capitale de la France.

… sans vouloir vous effrayer, chers amis parisiens, bien sûr.

(Le petit Quinquin est une berceuse populaire célèbre dans le Nord, et en particulier dans la région lilloise dont elle est originaire. Le curieux trouvera aisément des informations et des interprétations de cette chanson sur internet)

Elisabeth II Versus Indochine… Curieuse accroche bien faite pour mettre le doigt sur les antagonismes de l’actualité.

Lire un journal daté du 14 au 20 mai 1954, soixante ans, une broutille de temps, est une expérience bizarre. Nord-France, Semaine du Monde était une revue à sensations de grand format, la couverture aguichante en couleurs, le contenu en noir et blanc avec de nombreuses photos.
Je ne connaissais pas et je ne sais pas toujours qu’en déduire, depuis les conseils bien près de chez vous jusqu’à des provocations étonnantes, les textes déstabilisent.

Un article dur, mettant en opposition encore les destins des gradés à ceux de la troupe.

Que penser de cette couverture qui paraît bien faite pour choquer, plus quand on sait que l’article sur l’Indochine montre des photos dures sur la réalité du carnage et sous-entend qu’il ne vaut mieux pas donner son opinion sur la politique. Entre Germaine et ses prédictions abracadabrantes, une journaliste féministe adresse des réponses bien senties à des courriers masculins, à côté d’un entrefilet illustré des jeunes filles concourant pour être Miss. Du Hergé, mais aussi Cafougnette, et du roman à suivre. Le lecteur apprend que les robots envahissent Paris, après avoir emboîté le pas sur la piste des hippopotames et la carrière de Jeanne Moreau, et celle de Léo Ferré, nihiliste génial séduit par un prince monégasque anarchiste. Chaque papier est largement documenté, les sensations sont en fin de compte dans les photos. Perplexe un peu, et vous le serez peut-être aussi, en lisant la deuxième chronique que je consacre à ce numéro, à propos de l’invasion des robots : La Semaine du Monde n° 79, 14-20 mai 1954 (2) : Invasion des Robots.

La biographie de l’artiste controversé, Léo Ferré, est rédigée d’un ton caustique, mais admiratif. Entre éloges et critiques, il s’agit finalement d’un véritable papier informatif. Quoique le comportement ambigu du compositeur nihiliste soit évoqué dans ses relations avec le Prince Rainier III de Monaco qui le financera, le spectacle mis en musique des 59 versets de « La chanson du mal-aimé » de Guillaume Apollinaire est salué, le rôle de son épouse, Madeleine, rappelé et un coup de griffes infligé à la Radio française : Léo Ferré méfiant leur avait envoyé son oratorio en collant les pages, l’œuvre refusée après examen… n’avait pas été décollée.
Un reportage signé Roger Coulbois, rewrité par François Brigneau, photos de Jacques Blot et Jean-Paul Chevallier.

Léo Ferré, année 1953-1954.
On notera entre une publicité conformiste et la bande dessinée sentimentale, non signée, les petites annonces. La première reste touchante encore aujourd’hui, souvenir du sanatorium de Zuydcotte qui effrayait terriblement les esprits.
Harold, Hergé et Saint-Yves.

Romans à suivre, bandes dessinées, strips humoristiques, sont bien entendu à la page. Les romans sont sentimentaux. Ici, une romance de Marie-Anne Desmarest, illustrée par Francine Rose, Ombre sur le manoir, et une traduction de l’anglais par Marcelle Lucas-Mériaux d’après Irene Temple Bailey, Camélia Rose. Si la bande dessinée sentimentale, Entre deux amours, n’est pas signée, c’est l’un des rares papiers à ne pas être crédité. Semaine du Monde fait un gros effort de reconnaissance pour ses collaborateurs : auteurs, illustrateurs, photographes, traducteurs, pigistes parfois, sont signalés clairement.

Les abonnés peuvent suivre les aventures dessinées par Hergé, présenté comme le célèbre créateur de Tintin et Milou. Il s’agit ici du Testament de M. Pump, la première apparition des jeunes Jo Zette et Jocko, parue quelques années auparavant. Il est entouré d’un petit strip d’Harold, Tita et Tati, et de celui de Saint-Yves pour un héros typiquement régionaliste, Cafougnette, que les nordistes connaissent bien depuis le début du siècle. On attribue la paternité de ce profil de mineur à Jules Mousseron, mais il semblerait que le poète se soit inspiré d’un personnage du folklore oral déjà existant. Cafougnette est ici ripoliné pour le lecteur moderne, pas autant que les préjugés véhiculés par le même auteur pour ses dessins humoristiques Comment Saint-Yves voit les étrangers.

Cafougnette, par Saint-Yves.
Le nom est courant mais il s’agit peut-être de la journaliste de Télé Luxembourg et de magazines féminins : Thérèse Leduc (1919 (?)-2013).

 

Thérèse Leduc est le nom d’une journaliste qui apparaît à plusieurs reprises, et pas seulement pour des articles dits « féminins ». Elle signe aussi une lettre au courrier s’interrogeant sur les rapports sexistes toutes les semaines. Sa réponse ferme et sans apitoiement à ce mari un peu trop satisfait de son comportement conjugal ne manque pas de saveur soixante ans plus tard. Même si elle atténue son jugement sévère en bout d’article, sa métaphore espéranto ne mâche (pas trop) ses mots. Une dualité supplémentaire dans la revue qui ne se gêne pas pour autant de vanter les élections de Miss ou les mères de seize enfants, un joli score dans une région où les familles nombreuses pullulaient.

 

 

 

Pour terminer ce panorama partiel, qui ne compte pas la carrière de Jeanne Moreau, les hippopotames, la tauromachie, les faits-divers pittoresques, le tour du monde de la reine d’Angleterre ou la libération de la criminelle de Loudun, Marie Besnard, et bien d’autres encore, terminons sur une nouvelle amusante, anglaise et c’est bien normal pour ceux qui vivent si près de l’île de Grande-Bretagne.
Un Anglais digne des facéties de sa nationalité, Alfred Nuttal, a décidé de fêter la Victoire d’Azincourt (défaite écrasante des Français en 1415) en réalisant un tour de vélocipède, vêtu à la mode de 1874, l’âge de son véhicule. Snob jusqu’au bout du vernis sur les ongles, le coureur est arrivé pour se balader une heure au Touquet avant de repartir comme il était venu, en avion…  Dessous, photo d’un stock-car au charme rétro qui tirera des larmes aux amateurs de voitures anciennes, toute cette casse !

Cela fera rire ou grincer, une dernière information de mai 1954 qui asticotera toujours les esprits en mai 2014. Dans une campagne furibonde, parce qu’ils touchent des allocations familiales réduites tandis que leurs voisins sont mieux lotis, les habitants d’un village ont pris une décision qui pesait encore à l’époque, dirait-on :

Puisque les autorités ne veulent faire aucun effort pour résoudre un problème qui nous tracasse depuis des années, nous ne ferons plus rien pour elles. Nous ne voterons plus !

 

Nord-France était domicilié au 27 rue Faidherbe à Lille, son directeur de publication, en 1954, était G. D’Orgeville.

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