La Semaine du Monde n° 79, 14-20 mai 1954 (2) : Invasion des Robots

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Les Robots vont envahir Paris !

Sortant d’une profonde et mystérieuse caverne ce ro­bot part à la conquête de Paris. Il est l’éclaireur d’une immense armée qui s’apprête à occuper la capitale. Déjà des robots-espions se sont glis­sés parmi la population et l’épient. Ce n’est pas le début d’un roman d’anticipation, mais la première page d’un nouveau chapitre de l’his­toire que va vivre l’humanité.

 

Pourquoi zoomer sur ce titre sensationnel dont on ne croit pas un mot, ni à l’époque ni maintenant ? Tout simplement parce qu’il s’agit d’une accroche destinée à frapper le lecteur assoupi et exciter sa curiosité, tout comme il a fatalement attiré certains d’entre vous aujourd’hui, ne niez pas ! Cependant, après cette mise en bouche épicée, le papier s’avère être un bon article de vulgarisation, documenté et vivant. Il est signé Jean-Claude Soum, un journaliste qui publia quelques livres du même type et fut rédacteur en chef du Moniteur du commerce international (au moins en 1989). Largement illustré de photographies, il rapporte la rencontre avec Jean Desailly, créateur bricoleur du fameux Anatole, le robot qui fit les couvertures des revues et la célébrité de son géniteur en garage. Au-delà de l’interview et de la description du modèle digne des meilleurs films de science-fiction, le journaliste profite de l’occasion pour faire le point historique et scientifique des avancées robotiques en 1954. Un survol intéressant et intelligent pour nous aussi, en rappelant l’imaginaire et la prospective qui enflammaient les esprits à l’époque, dont l’auteur émet des déductions tout à fait pertinentes.

(Pour suivre le panorama général de la Semaine du Monde n° 79 (Nord-France), en première partie : Panorama de la culture populaire.)

Article intégral

 

« SUIVEZ-MOI, allons surprendre Ana­tole dans son antre. »

 

Le ton de mon interlocuteur est malicieux, mais son visage reste neutre. C’est au pas de course qu’il m’entraîne vers le fond du jardin. Je suis à Clamart, banlieue au sud de Paris, chez Jean Dussailly, ingénieur électronicien. L’allée que nous suivons monte brusquement et dessine un court virage.
– Le voici ! me dit Jean Dussailly, comme nous arrivons sur une sorte de plate-forme.
Anatole est là devant nous, immense et ruti­lant, à l’entrée d’une grotte artificielle. Le dernier né des robots français mesure 2 mètres 10 et pèse 100 kg. Sa peau en alliages légers brille d’un curieux éclat sous les rayons du soleil couchant. Ses yeux verts jettent une sinistre lueur accentuée par l’ombre de la grotte. À notre approche, il dodeline de la tête et tend les bras en signe de bienvenue. Tous ses gestes sont accompagnés du doux ronronnement d’une mécanique bien huilée.
Avec ses deux petites antennes au-dessus de la tête, son visage grimaçant, son allure pataude caricaturant celle de l’homme, Anatole est bien le robot tel que l’imaginent les romanciers.
Cette dégaine à la Frankenstein ne doit pas nous abuser : un robot n’est pas forcément une sorte d’homme artificiel. Certains robots sont répandus au point que nous n’y prêtons plus d’attention. C’est le cas du réfrigérateur. Son alimentation est automatiquement assurée grâce au courant électrique et il est doté d’un thermostat qui, formant un contact, décide de mettre en marche le moteur dès que la tempé­rature s’élève dans la chambre. Son fonction­nement n’a exigé à aucun moment ni surveil­lance ni intervention humaine.
Que sait faire Anatole ?
Devançant ma question, le robot lève alter­nativement les deux bras, tourne la tête à gau­che, avance, recule, repart et s’immobilise.
– C’est peu, avoue Jean Dussailly en tam­bourinant sur l’estomac d’Anatole. Avec une pareille carcasse, comment faire mieux ? Ce n’est pas moi qui l’ai fabriquée, je l’ai trouvée par hasard dans la salle aux rebuts d’un gara­giste. Son constructeur voulait l’animer avec un système de rouages et de cames fort compli­qués, rappelant ceux d’une horloge. Il a échoué parce que l’ensemble était trop lourd. En rem­plaçant la mécanique d’horlogerie de mon pré­décesseur par des tubes et des relais électro­niques, j’ai pu ainsi permettre à Anatole d’ac­complir une dizaine de gestes simples.
Armé maintenant d’un tournevis, l’ingénieur ouvre le thorax en alliage léger du robot et fait apparaître ainsi son mécanisme. Et au fur et à mesure qu’il en explique le fonctionnement, la ressemblance d’Anatole avec un être humain, qui n’apparaissait guère tout à l’heure sous sa carapace de mauvais goût, et avec la pauvreté de ses gestes, apparaît maintenant saisissante.
Anatole obéit à des ordres extérieurs qui lui parviennent sous la forme d’impulsions électromagnétiques. Ces impulsions sont émises par un petit poste de télécommande que ma­nœuvre l’ingénieur et suivant un code établi par lui. Ce code, c’est le langage que comprend le robot. Il se résume en des successions de points semblables à ceux que l’on trouve dans un texte en morse.
Pour capter ces impulsions, Anatole est doté d’un sens de perception. Logé dans son front, il se présente sous forme d’un petit poste récepteur muni de tubes subminiatures. Grâce à eux, il voit les ondes électromagnétiques invisibles à l’œil humain, qui sont aussitôt transmises à son cerveau. Ici, Anatole se mon­tre d’une agilité de perception bien supérieure à l’homme. Non seulement il voit des ondes invisibles pour nous, mais leur transmission est plus rapide. Les ondes recueillies par son récepteur se propagent au long des fils métalli­ques conduisant au cerveau, à la vitesse de 300 000 kilomètres à la seconde. Chez l’homme, cette propagation est de 40 à 60 mètres à la seconde. Nos cinq sens, par lesquels nous per­cevons le monde, sont constitués par des mil­lions de cellules sensorielles qui réagissent à une excitation — lumière, odeur, son, contact — et la convertissent en courant électrique. Cet influx électrique, pour parvenir jusqu’à notre cerveau, suit nos nerfs sensitifs qui sont moins bons conducteurs de courant qu’un fil de cuivre.

Le cerveau d’Anatole se compose essentielle­ment d’un sélecteur du même principe que ceux utilisés dans le téléphone automatique. Son rôle est d’interpréter les impulsions électriques reçues du récepteur. Ainsi, il sait que trois points signifient : lever l’avant-bras gauche ; quatre points : lever le bras gauche. Cette dis­crimination une fois faite, il renvoie les ordres aux membres intéressés sous la forme d’un courant électrique.
L’exécution d’un ordre consistant à remuer un membre suit le même processus chez Ana­tole que chez un être humain. Les muscles de ses avant-bras, de ses bras et de son cou sont de puissants électro-aimants où aboutissent des fils venant du cerveau. Au passage du courant électrique émis par le cerveau et amplifié par les relais de puissance, l’aimant attire, ou relâ­che son action.
Ces relais ont des utilisations spectaculaires. Ainsi, lors de l’Exposition de Chicago de 1933, ce fut l’étoile Arcturus qui, par son passage au firmament, à 22 heures, ouvrit les lourdes por­tes de bronze de l’Exposition. À l’heure prévue, la faible lueur jetée de l’étoile fut recueillie par un télescope. Une cellule au sélénium transforma ce rayon de lumière à peine mesu­rable avec un ampèremètre, mais qui, de relais en relais, prenant à chaque passage une puis­sance accrue, actionna une dynamo, puis un moteur qui fit tourner les portes !
Dans l’organisme humain, nous retrouverons ces relais sous la forme de neurones qui ampli­fient considérablement l’influx électrique émis par le cerveau, au point que par son passage, les fibres musculaires se raccourcissent ou s’allongent.
Manœuvrant la manette du poste de télé­commande, Jean Dussailly vient de transmet­tre à Anatole une dizaine d’ordres à la fois. Sans affolement, le robot les exécute, suivant le classement donné.
– Anatole peut accomplir cette perfor­mance grâce à sa mémoire électronique, m’ex­plique le constructeur en me désignant deux rangées de relais numérotées de 1 à 10. Sché­matiquement, la mémoire humaine a pour fonction l’enregistrement des signaux électri­ques émis par nos cellules sensorielles. Ces relais-ci ont la même tâche. Ils recueillent les ordres sélectionnés par le récepteur. Chacun d’eux garde le souvenir d’un geste précis à exécuter : le relais 1 de tourner la tête à gau­che, le relais 2 de la tourner à droite. Et Ana­tole s’arrête lorsque sa mémoire électronique l’avertit qu’il n’a plus rien à faire.
Cette mémoire, sous la forme de dix bobi­nages soigneusement étiquetés, ne doit pas nous étonner. Ne rappelle-t-elle pas en effet les disques qui gardent, gravées dans la cire, nos chansons préférées, ou plus simplement, l’agenda de l’homme d’affaires qui, d’un coup de crayon, efface successivement ses rendez-vous au cours de la journée ?
D’autre part, Anatole est doté d’un sens inexistant dans le corps humain : le sens amné­sique, sorte de relais électromagnétique lui per­mettant de tout oublier, d’avoir une mémoire absolument neuve.
En dépit de sa mémoire, de son sélecteur, de son œil qui voit l’invisible, Anatole est déce­vant. Ses possibilités d’action sont limitées. Certes, il parle, mais ici, il y a un truquage. Dans son énorme bouche, Jean Dusailly a placé un amplificateur et tout se passe alors comme dans un poste de T.S.F. classique. Un compère caché derrière un massif parle dou­cement devant le micro d’un petit émetteur et ses paroles, recueillies par un récepteur de radio logé dans l’estomac du robot, sont ensuite diffusées par le haut-parleur. Anatole apparaît comme un robot beaucoup trop rudimentaire. Son « père » le sait. Il l’avoue.
– C’est du bricolage, bien entendu, constate-t-il. Un bricolage qui m’a demandé quatre mois d’efforts après mon travail de la journée, de nombreuses nuits de veille, et beaucoup d’ar­gent. Songez qu’un tube électronique de petite taille coûte 4 000 fr. Et je n’ai reçu aucune subvention, ajoute-t-il avec un sourire ma­licieux.
Il m’entraîne dans son atelier. Son fils et sa fille sont là, en train d’astiquer la peau d’Anatole. Ils s’activent, les cheveux dans les yeux, la main crispée sur le chiffon. Il faut faire vite, car Anatole doit être présenté dans quelques jours au public. Bientôt la carapace d’alliage léger brille comme un sou neuf. Anatole sera fin propre au jour prévu (1).
Jean Dusailly contemple avec tendresse ses deux enfants ; puis, poussant une chaise, il m’invite à regarder les plans du frère d’Ana­tole. Sur la table, sur l’établi, par terre, s’amoncellent pêle-mêle ou­tils, relais, tubes électroniques : l’arsenal du fabricant de robots !

(1) « Anatole » doit être présenté au public parisien le 16 mai à la Salle Pleyel.

Sous la lumière crue d’une grosse lampe, je contemple le « père » d’Anatole. Par son aspect, son logis, ses façons, son vêtement, il montre un profond mépris des signes extérieurs de la fortune. Il porte un costume bleu avec un chandail marron. Sa cravate som­bre est nouée lâche. Il a cinquante-sept ans ; mais on ne peut lui don­ner d’âge. Il est à la fois jeune et vieux, comme l’enthousiasme et le calcul. Cette fougue et cette me­sure, je les retrouve dans le ton de sa voix éclatant et bas. Sans geste, il dresse un tableau saisissant des robots actuels et de leur avenir.
– C’est un ensemble de télécom­mandes analogue à celui d’Anatole qui a permis la première traversée de l’océan Atlantique par un avion sans pilote. Cet exploit a été réalisé par un avion de transport américain Skymaster qui parcourut les 4 000 kilomètres séparant la base américaine de Harmonfield de l’aérodrome anglais de Norton, en 10 heures, sans qu’à aucun moment les pilotes aient eu besoin d’inter­venir. Les appareils de commande étaient scellés. Le cerveau de l’avion était resté à terre et c’est du point de départ qu’il pilotait l’appareil en lui transmettant par radio les ordres à suivre. Le cer­veau pesait environ une demi-tonne. Nous sommes loin des 700 grammes de celui d’Anatole, il est vrai, beaucoup plus rudimentaire.
« C’est un cerveau électronique E.N.I.A.C. qui, pendant la guerre, permit aux ingénieurs américains de construire un canon de D.C.A. d’une remarquable précision. E. N. I. A. C. pèse 30 tonnes, mesure 30 mètres de long et 9 mètres de large. Avec ses 18 000 tubes élec­troniques, ses 5 000 commutateurs, ses 75 mécanismes d’addition, il peut résoudre en une fraction de seconde une équation à 150 incon­nues. Son travail correspond à ce­lui de 250 000 machines à calculer de bureau.
« Le mécanisme de monstres de cette sorte exige des soins tout par­ticuliers. Ainsi, les 12 000 tubes électroniques du robot S.S.E.C. qui se trouve dans un gratte-ciel de la 57′ avenue de New York dévelop­pent une telle chaleur qu’il fallut, pour les refroidir, un réfrigérateur colossal capable de produire 52 ton­nes de glace par jour.
Devant de telles performances, à l’énoncé de tels chiffres, je me sens mal à l’aise avec mon pauvre cer­veau d’homme tout juste capable de multiplier deux nombres de 14 chiffres en 20 minutes…
Emporté par son sujet. Jean Dusailly cite d’autres robots plus prodigieux encore.
« Tout à l’heure, devant les organes grossiers d’Anatole, devant ses gestes maladroits, vous avez senti en quoi ce robot grimaçant avait quelque chose d’humain. Mais que dire lorsqu’on voit évoluer les renards de mon ami Albert Ducrocq ? Depuis Job, le renard élec­tronique doué de cinq sens, Albert Ducrocq a construit trois autres petites renardes, plus légères et plus rapides. Lorsque je les ai vues la dernière fois, elles allaient et venaient à travers la salle à man­ger de leur père. Avec une adresse remarquable, elles évitaient les meubles, reculaient, contournaient les pieds de la table, et repartaient. À un moment, deux d’entre elles se sont rencontrées. Comme deux bêtes, elles se sont mutuellement observées, humées, puis elles ont tourné en rond en se guettant. Albert Ducrocq les contemplait, intrigué. Elles ont une indépen­dance complète et il ne pouvait prévoir leur comportement. Brus­quement, elles sont parties chacune de son côté. À aucun moment mon ami n’est intervenu…
« Les tortues du neurologue an­glais Grey Walter, qui ont plus d’un point commun avec les renar­des d’Albert Ducrocq, se meuvent librement et possèdent les attri­buts de la vie propre. Elles chas­sent et se reposent comme le fai­saient les hommes préhistoriques.
« Le gibier, la nourriture, c’est pour elles la lumière. Dès que ses accus sont sur le point d’être déchargés, Elsie ou Elmer (les deux tortues) se met en quête de lumière. Grâce à une cellule photo­électrique qui tourne sur elle-même, elle explore les environs. Dès qu’elle a repéré une source lumineuse, elle met ses moteurs en marche et se dirige vers elle.
« Se heurte-t-elle à un obstacle ? S’il est léger, elle le déplace. S’il est trop lourd, elle le contourne. Si la lumière est trop vive, apeurée, elle va se cacher sous un meuble. Si la lumière est trop faible, Elsie tourne en rond, désespérée. Lorsqu’enfin elle a trouvé ce qui lui convenait, elle s’approche le plus près possible de l’ampoule dont la base est munie d’une prise de cou­rant spécialement aménagée pour donner à ses accus le courant du secteur. Une fois repue, elle va tranquillement dormir dans un coin sombre.

« On est en admiration devant de tels prodiges électroniques. Mais notre émerveillement se transforme en profonde inquiétude devant le stupéfiant homéostat du psychia­tre anglais, Walter Ross Ashby. Cette machine aussi merveilleuse qu’incompréhensible se compose de quatre petites cuves bourrées de tubes à vide, de relais et de pa­lettes. Elle n’a rien de commun avec les cerveaux électroniques. Elle ne fait ni des calculs ni ne résout des problèmes de mathéma­tiques. Son but est de trouver une position d’équilibre entre de nom­breuses excitations contradictoires.
« En biologie, on entend sous le terme d’homéostasie la faculté que possède un organisme vivant, de maintenir relativement constant un certain état d’équilibre. C’est ce que réalise l’homéostat d’Ashby.
« Pourtant, le savant anglais s’emploie par mille moyens à entraver son fonctionnement. Ainsi, il lui tend des pièges, lui joue des tours en déconnectant un ou deux éléments, en paralysant une ou plusieurs palettes, en limitant leurs allées et venues par des obstacles, en permutant les pôles du courant. En dépit de toutes ces entraves, l’homéostat trouve tou­jours une organisation interne qui répond à la situation nouvelle. Il parvient à cet équilibre après quel­ques minutes ou quelques heures de tâtonnements. Il a recours à des mouvements impétueux ou lents, il agit avec méthode ou d’une fa­çon désordonnée. Cela dépend de son humeur, dit Ashby, mais tou­jours il atteint son but. C’est un modèle d’adaptation animale à l’environnement.
« Si aujourd’hui l’homéostat ne sert à rien, demain il nous gouver­nera. Il trouve un équilibre entre des excitations différentes et indé­pendantes les unes des autres. Mais que se passera-t-il si dans un proche avenir, le savant anglais, après quelques modifications, lui pose des problèmes concrets ? Eh bien ! il trouvera la solution.
« Ainsi, on peut concevoir, et ce n’est pas là une anticipation d’un romancier poussé par une imagination débordante, que lorsqu’un gouvernement voudra fixer le prix du beurre ou du fer, il fera appel à une machine du type homéostat d’Ashby. Pour établir le prix d’une marchandise, il faut tenir compte d’une multitude d’éléments : prix de revient, volume de la produc­tion, possibilité d’achat des consom­mateurs, désirs des producteurs, exigences des partis politiques. Au­cun esprit humain ne peut domi­ner un tel problème. Par contre, la machine recevra tous les éléments d’appréciation, les assimilera et donnera toujours un prix d’équi­libre.
« Dans son ouvrage « Design for a Brain », « Un projet pour un cerveau », Ashby va encore plus loin et il écrit : « Une telle ma­chine sera alimentée par des tables statistiques énormes, par des volumes de faits scientifiques, de sorte qu’après un certain temps, elle pourra donner une énorme quan­tité d’instructions embrouillées, tenant compte de tous les éléments du problème. Ces instructions paraîtront incompréhensibles, mais les hommes qui les suivront scru­puleusement verront les difficultés se résoudre peu à peu. »
Une sorte de rêverie interrompt brusquement Jean Dusailly. Il allume une cigarette, me tend du feu.
– Savez-vous qu’Anatole a été pris un jour de folie ? Comme d’habitude, je lui ordonnai par télécommande de faire quelques mouvements. Il exécuta parfaite­ment les premiers, puis, soudainement, il fut parcouru par un ter­rible frisson. Il lançait ses bras en tous sens. En le voyant ainsi ges­ticuler, je pensais à un homme pris d’une crise d’épilepsie. Enfin, armé d’une pince, je réussis à sec­tionner un câble de connexion dans le cerveau. Aussitôt. Anatole re­trouva son calme. Mon geste, en coupant ce câble, était semblable à celui du chirurgien pratiquant la lobotomie, qui consiste à enlever dans un cerveau des cellules ma­lades dont les connexions pertur­bées provoquent des troubles men­taux graves.
« Les appareils électroniques ultra-sensibles poussent leur res­semblance avec le cerveau humain jusqu’à être atteints de névroses graves. Après un long travail, ils souffrent d’ébranlements nerveux et le matin en commençant leur travail ils sont tellement endormis que l’on doit les sortir de leur torpeur par une série d’exercices libres, comme de brusques passa­ges de courant suivis de nombreuses coupures.
« Robert Seeber, expert à I. B. M., une des grandes firmes mon­diales spécialisées dans la construction de cerveaux électroniques, qui rapporte ces faits, raconte que lors­qu’un robot est atteint de cafard matinal, il manifeste sa répulsion à travailler en calculant lentement. Bien que l’opérateur ait branché le courant, que les tubes s’allument et que la température voulue soit atteinte, l’appareil ne fonctionne pas. C’est seulement après une demi-heure d’essais qu’il consent enfin à calculer correctement. Cette paresse, bien souvent les hommes la connaissent, sous la forme de cafard matinal.
« Lors d’un récent congrès scien­tifique tenu à New York, le Dr Sharmon, de la Compagnie téléphonique américaine, signale l’étrange conduite d’un distributeur d’un central téléphonique de Manhattan. Durant toute la durée de la guerre et les trois ans qui suivirent, il fonctionna parfaitement. Puis son comportement devint singulier et il commença à exécuter des actes du même genre que ceux qu’ac­complit un homme atteint de schi­zophrénie. Une équipe d’ingénieurs s’employa alors à découvrir quel était l’organe atteint. Mais en vain. Dans le central, le travail peu à peu diminua. Le distributeur tra­vaillant beaucoup moins se remit de ses troubles et maintenant il est complètement guéri. Sa maladie était d’ordre fonctionnel. Il avait souffert comme des personnes sur­menées d’un effondrement ner­veux. Il avait besoin d’un congé et une cure de repos l’a remis complè­tement sur pied.

Fouillant dans le dossier posé devant lui, Jean Dusailly pousse devant moi un papier rose.
– Voici le frère d’Anatole, me dit-il.
Je regarde : traits et chiffres s’entremêlent d’une façon in­compréhensible. Jean Dusailly m’explique :
« En fait, le frère d’Anatole gar­dera la même carapace. Mais il sera doté de tous les sens dont il pourra avoir besoin : yeux (cellu­les photoélectriques), radars, dé­tecteurs d’ultrasons, d’ultraviolet, d’infrarouge. Il pourra, par exem­ple. déceler la présence humaine, même dans le noir. Il aura ses sau­tes d’humeur. Et en réponse à une bourrade, il pourra rire s’il est bien luné… ou flanquer un solide coup de poing dans les côtes du plaisan­tin ! Il jouera aux dames…
Il a oublié ma présence. Il rêve. Dans son coin, il m’a semblé qu’Anatole émettait un grognement confiant.

Jean-Claude SOUM

Pour ceux de nos lecteurs qui désireraient compléter leur docu­mentation sur les robots et les cerveaux électroniques nous leur conseillons les ouvrages suivants : Cerveaux sans âme, Les Robots, de Rolf Strehl (édit. Self) ; L’Ère des Robots, d’Albert Ducrocq (édit. Julliard) ; La Pensée artificielle, de Pierre de Latil (édit. Gallimard).

2 COMMENTAIRES

  1. Merci d’avoir conservé ce reportage. Mon beau-père Jean-Claude Soum, Rédacteur en Chef du Jura Français, est décédé mardi 9 mai 2017 à son domicile de Lons Le Saunier. Les obsèques ont été célébrées lundi 15 mai à 15h en l’église Saint Jean à Baume-Les-Messieurs.
    Dans le cadre d’un hommage qui lui sera rendu par notre association, nous vous demandons l’autorisation de publier (en faisant référence à votre site) quelques extraits de cet article, dans l’un de nos prochains bulletins Le Jura Français.
    Merci

    • Désolée d’avoir tardé à vous répondre, trop occupée ces derniers jours de mai pour me connecter à notre site. Bien entendu, l’accès et la diffusion de cet article est totalement libre, et dans le cadre d’un hommage au rédacteur, rien ne me fait plus plaisir que d’y participer indirectement. Avec mes condoléances pour votre peine.

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