Légende et conte du pays de Gründ et Maguet

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Quand par pure distraction, j’ai décidé de recenser les titres de « Légendes et contes de tous les pays » que publia Gründ, j’ai vérifié avant toute chose que personne n’avait déjà réalisé la liste, car la collection connut un grand succès et de nombreuses rééditions. Beaucoup plus récente que les fameux « Contes et légendes » de Nathan, j’étais persuadée de découvrir un article largement illustré, peut-être un site. Un espoir vite déçu : rien sinon une page offrant quelques titres et images, sans les auteurs ni les dates, avec en exergue l’information curieuse diffusée un peu partout et reproduite ci-dessous :

À partir de 1956, la renommée de Gründ s’appuie sur la magnifique collection de contes pour enfants « Légendes et contes de tous les pays ». Toutes les familles (ou presque !) ont dans leur bibliothèque un livre de cette collection mythique de la maison.

— sur le site en ligne des éditions Gründ.

Il est plus que troublant de commencer une recherche bibliographique pour buter immédiatement sur une information pourtant répétée sur le réseau à partir de deux sources qu’on pourrait estimer sûres, Wikipédia et l’éditeur lui-même. Je n’ai pas douté de son exactitude, au contraire, puisqu’elle était certifiée conforme par les éditions Gründ, mais envahie de vague perplexité : d’après ma bibliothèque plutôt bien fournie, j’aurais daté empiriquement les débuts de leur collection des années 1960-65. Alors, comme tout investigateur digne de ce nom, j’ai entamé une vérification et… je n’ai découvert aucune preuve qu’elle a existé avant 1962.
L’affaire ne surprendra pas les bibliographes, ils connaissent cet écueil provoqué par une information vague et pourtant répandue, parfois par l’éditeur lui-même — les éditions Nathan, comme Gründ, ont oublié la conception des « Contes et légendes » avant la Première Guerre mondiale. Mon objectif initial se limitait cependant à établir une recension d’une collection, sans l’intention d’entreprendre les recherches qu’un historique précis nécessite pour prétendre à la complétude. Sachez que je me résigne à rédiger une étude générale à partir de faits vérifiés pour encadrer ladite recension, un faisceau de preuves en faveur de la naissance réelle de la collection la décennie suivante, dans l’attente d’un enquêteur plus pugnace pour infirmer ou confirmer mes hypothèses. Bien qu’il m’ait fallu démêler les nœuds séculaires de l’embrouillamini médiatisé pour réussir à clarifier les assises de mon futur article, je me bornerai à esquisser une chronologie dont les événements divergent quelque peu avec les marquages certifiés, sans sources pertinentes, par les rédacteurs officiels de Wikipédia ou du site Gründ. Vous aurez quelques surprises, car 1956 ne restera pas la seule date erronée.

Les éditions Gründ sont une maison d’édition française établie à Paris dans le 6e arrondissement. Créée en 1880 par Ernest Gründ, cette maison d’édition était à l’origine spécialisée dans les livres techniques sur les beaux-arts.
En 1880, Ernest Gründ et Émile Maguet ouvrent une librairie de neuf et d’occasion à Paris au numéro 9 de la rue Mazarine. Quelques années plus tard, ils lancent la Librairie Grund et Maguet, maison d’édition publiant des études spécialisées touchant à tous les domaines artistiques.

…nous apprend Wikipédia.

Le lien qui dirigeait vers la source de cette information, un historique établi par Gründ, a disparu. Voilà qui commence mal, entre demi-vérité, poudre aux yeux et erreur complète.
Selon les dates avancées par un respectable site généalogique, Geneanet, monsieur Ernest Gründ naît en 1870 et meurt en 1963 ; monter une entreprise à l’âge de dix ans paraît précoce. On apprend aussi son mariage avec Madeleine Guérard, née en 1880, et la naissance de deux fils, Jacques (1905 – 1939) et Michel (1909 – 1987), lesquels deviendront éditeurs, effectivement. Si sources et renseignements demeurent ici flous et sans localisation, plusieurs extraits d’imprimés d’époque, aisément consultables sur Gallica, les confortent et précisent l’histoire, elle démarre en 1894.

Archives commerciales de la France, 19 sept. 1894.

Dans les Archives commerciales de la France, journal hebdomadaire du 19 septembre 1894, un entrefilet annonce la formation par un contrat du 5 septembre d’une société en nom collectif Gründ et Maguet, librairie, 9 rue Mazarine à Paris, pour une durée de 25 ans à partir du 1er octobre avec un capital de 85 000 francs. Un autre organe commercial, la Revue de la papeterie française et étrangère soumet une annonce analogue. On ne peut voir plus clair : une librairie, un associé, en 1894.
De l’associé [Émile] Maguet, seul son nom perdure, il figure dans les placards publicitaires des journaux et en bonne place à la première page des catalogues de la librairie depuis 1896 jusqu’en 1923. Maguet est le comparse évanoui dans l’anonymat, mais son ombre dissipe certaines approximations, car il n’apparaît qu’une unique fois en tant qu’imprimeur et diffuseur, je ne pourrais parler d’édition réellement, d’un ouvrage connu de Viollet-le-Duc : Dictionnaire raisonné du mobilier français de l’époque carlovingienne à la Renaissance. Cet ouvrage est inscrit à la BNF sous une notice évasive, sans date, elle est enregistrée à 18.., sur la foi peut-être d’organismes vendeurs, de Google Books ou de bibliothèques prétendant que les six volumes sont de 1874… Rien ne va plus !

Viollet-Leduc, éd. A. Morel, 1874.

Rembobinons jusqu’en 1874 : la librairie n’existe pas, Ernest a quatre ans, par contre, cette année-là, un éditeur publie le dictionnaire d’architecture, ou plutôt une éditrice, la veuve A. Morel & Cie, alors que l’auteur Viollet-Leduc meurt en 1879, la fin de sa vie sonnant celle de ses ajouts et retouches à son œuvre. Sous réserve de vérification, cette version finale est reprise par Gründ et Maguet, pas du tout au 19e siècle, mais en 1914 — retirage en 1920 — d’après les copyrights de la réimpression, tout à leur honneur, qu’ils diffusent à l’étranger. Elle est aujourd’hui conservée dans les bibliothèques publiques ou universitaires ; les volumes destinés au marché français ne seraient pas tamponnés de la mention temporelle — une hypothèse à considérer comme telle.
Mais poursuivons les empreintes d’Émile Maguet, libraire associé à tous les catalogues et au dictionnaire de Viollet-le-Duc. Après vingt-cinq ans de librairie, elles se perdent en 1923, date à laquelle paraît le premier pas dans l’édition d’Ernest Gründ, seul. Un coup d’éclat puisqu’il réédite le Dictionnaire critique et documentaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs de tous les temps et de tous les pays d’Emmanuel Bénézit, une référence dans le monde de l’art, et le publiera à chaque augmentation des continuateurs. Par acquit de conscience, j’ai épluché sur le site de la BnF la liste de toutes les entrées au nom de Gründ, un nom d’origine germanique assez courant pour remonter au XVIe siècle dans les manuscrits : aucun enregistrement du nôtre sinon pour le Viollet-le-Duc peu crédible avant 1923.
Que reste-t-il après un rapide calcul ? Une publication en 1914 puis la Première Guerre mondiale passe avec son cortège de restrictions ; s’il y eut un projet d’associés, il tomba dans la boue des tranchées. La réimpression en 1920 suppose une détermination antérieure au premier ouvrage éditorial en 1923, mais il faut attendre cette année-là pour observer dès lors une activité constante. Au temps pour l’ancienneté des éditions Gründ.

Catalogue Gründ et Maguet, 1895.
Facture Gründ et Maguet, 1913.

La légende artistique pâlit également au fil des consultations, hélas. Monsieur Maguet l’absent continue son travail de sape invisible en portant à ma connaissance un affairisme notable, ouvert au marché étranger, sensible aux exigences et aux besoins du public et surtout, une importante librairie d’occasion. Les factures et les papillons publicitaires indiquent la raison sociale complète de l’entreprise : La Librairie Générale du Commerce, Gründ et Maguet, successeurs de P. A. Cantarel. Le local du 9 rue Mazarine n’est probablement pas assez vaste, les deux commerçants installent une succursale 7 passage Jouffroy dès 1896.

Le Bulletin de la presse française et étrangère 1898.
Petite annonce 25 février 1907.

Rachat de stock d’invendus, de faillites, de bibliothèques privées, catalogues de vente et suivi de souhaits de la clientèle, dépôt-vente scolaire, prise en charge de la diffusion des livres de prix, ils sont connus des bibliophiles et ont établi des liens avec leurs confrères à l’étranger ; Gründ et Maguet auraient manié la vente en ligne comme des dieux !

La bibliophilie nouvelle chroniques du Bulletin du bibliophile 1927-1932, Fernand Vandérem.

En 1904, le détournement frauduleux d’un de leurs fournisseurs leur cause des démêlés avec la justice, une tracasserie qui les mit sûrement sur les charbons ardents, bien qu’ils ne soient pas impliqués ; cette péripétie n’entamera pas leur respectabilité…

Procès-verbaux 1901-1904.

L’étendue des informations grappillées dans les imprimés anciens prend une ampleur croissante depuis la généralisation de la numérisation, presque hallucinante quand leur rapprochement imprévu à l’époque de leur publication reconstitue aujourd’hui un puzzle auquel on n’avait pas pensé jouer.

Annuaire, 1896.

 

 

Avant d’arrêter de déplacer l’ombre d’Émile Maguet sur mon plateau de jeu virtuel, j’émettrai une dernière hypothèse, une fiction séduisante. En 1894, la déposition de la patente indique un capital de 85 000 francs et un contrat associatif de vingt-cinq ans, une belle somme et une longue durée alors que le jeune Ernest Gründ a vingt-quatre ans.

Carte postale commerciale, 1907.

Le calcul prospectif semble bon quand on voit le nom de Maguet disparaître de l’enseigne après 1923, année pendant laquelle démarre réellement l’activité éditoriale Gründ. Il ne serait pas illogique d’en déduire que le disparu fut plus âgé et plus riche que son associé, peu enthousiasmé par l’édition, libraire et commerçant avant tout.

Catalogues Gründ et Maguet, 1912 à 1923.

Mais trêve d’extrapolation, Ernest Gründ désormais seul capitaine à bord dépasse la cinquantaine, il embarque naturellement ses deux fils, Jacques et Michel. L’aîné a dix-huit ans, son décès prématuré en 1939 n’empêche qu’il aura eu le temps de monter l’édition telle qu’on la connaîtra jusqu’en 2008, quand elle est rachetée par Editis. Michel le seconde puis lui succède. S’intéresser à leurs parcours demanderait des efforts que je ne suis pas prête à consentir, en plus que l’on s’éloignerait de l’objectif principal, la recension de la collection des « Légendes et Contes de Tous les Pays ». Je résumerai les informations sûres et facilement accessibles à tous curieux.

Le Devoir, 20 mars 1946, p. 7.

Jusqu’en 1939, Jacques Gründ explore les possibilités populaires, la commercialisation en grand nombre de livres de poche, « La bibliothèque précieuse » en fait partie, dans les réseaux modernes de la distribution comme Prisunic (fondé en 1935). Après la Seconde Guerre mondiale, Michel Gründ réoriente la stratégie éditoriale vers l’art, une nouvelle édition du Bénézit, par exemple. Secondé par son ami René Poirier, graphiste et designer, dirait-on aujourd’hui, introduit dans le milieu artiste, il lance des collections illustrées pour la jeunesse, « Trésors des jeunes », « Le grand Jules Verne illustré » (avec Lidis), pour lesquelles il engage de nombreux dessinateurs français. Il prospecte à l’étranger, au Canada comme le rapporte une coupure de journal montréalais, Le Devoir, du 20 mars 1946, pour y établir un comptoir. Peut-être a-t-il voyagé aussi vers l’est et la Tchécoslovaquie, comme en Italie, cette fois à la recherche d’imprimeurs plus économiques ou de nouveaux talents… je ne sais, mais s’il fut un membre de la famille Gründ attiré par diffusion de la culture, ce fut certainement Michel, probablement l’était-il moins par la gestion. En 1963, les affaires périclitent, il engage son fils, Alain, promis à une carrière de banquier, pour les redresser — curieux, dans le rôle de promoteurs de la culture, les éditeurs enfants d’éditeurs formés au métier de banquiers me semblent surtout exercer comme financiers… ou ministres ; notez que toute allusion dans cet article n’a rien de fortuit.
Né le 6 mars 1939, Alain Gründ a vingt-quatre ans quand il prend la tête de l’entreprise, au même âge que son grand-père en 1894. Une boucle s’est fermée. L’héritier des éditions Gründ a essentiellement navigué dans les sphères de la stratégie financière, pour sa société puis comme président du Syndicat National de l’Édition, de la Fédération des Éditeurs Européens  et de l’Union Internationale des Éditeurs, il est toujours impliqué malgré le rachat de Gründ par Editis. En 1994, il s’était implanté en Tchécoslovaquie en fondant une filiale, Brio. C’est aussi un homme discret, car étonnamment, malgré ses fonctions syndicales, malgré ses engagements financiers, malgré sa conduite d’une maison d’éditions durant cinquante-cinq ans, il brille surtout par son absence. Soit, la discrétion n’est pas répréhensible, mais pourquoi alors ne filtre qu’une sorte de légende embrouillée dans les dates et altérée par les déclarations approximatives ?
En étudiant les publications, dûment enregistrées à la BNF, reprenons les maigres indications colportées sur Geneanet, Wikipédia, Babélio et sur le site Gründ. Et la Sorbonne, quoique le lien soit capricieux.

En 1956, Michel Gründ prit conscience de la qualité des illustrateurs tchécoslovaques et confia par exemple à Jiri Trnka, quasiment inconnu à l’époque, le soin d’illustrer les Contes d’Andersen, ouvrage et illustrations qui allaient servir de base à la célèbre collection  » Légendes et contes de tous les pays « .

d’après Le dictionnaire de l’édition, Université Sorbonne Nouvelle Paris 3, cité par Geneanet .

Admettons que les premiers pourparlers débutent en 1956, la collection démarre pourtant en 1962, les dépôts légaux imprimés et reportés demeurent intraitables, je vous encourage à vérifier ma recherche néanmoins. Six années, avec le recul de l’observateur, passeraient pour un laps de temps raisonnable entre la prise de contact avec les artistes de Prague et la parution du premier recueil, Les contes d’Andersen, pas de quoi s’éterniser sur le décrochage temporel, en tout cas. Mais la suite brode un conte éditorial, car la qualité des illustrateurs tchécoslovaques est déjà connue, Jiří Trnka est déjà connu, et Gründ ne lui confie aucun travail particulier ni ne découvre rien sinon une autre maison d’édition, Artia, ou, plus exactement, Artia s’associe à lui.

La plus évidente altération concerne Jiří Trnka (1912 – 1969). Originaire de Bohême, d’un milieu modeste, il suit pourtant les cours de l’École des arts appliqués de Prague. Très jeune, il sculpte des figurines et s’exerce comme marionnettiste puis, employé dans un atelier de gravure, illustre des ouvrages, en écrit lui-même, et au cours des années 1930, investit toutes les branches artistiques depuis le design théâtral (décors et costumes) ou la conception de jouets jusqu’à la peinture, aujourd’hui exposée dans les musées, autoportraits, paysages, études surréalistes. C’est à cette époque qu’il aborde le domaine qui le rendra célèbre : l’animation. Puis vient la guerre — on ne répétera jamais assez combien la guerre ne règle aucun conflit, tandis que la technologie progresse et que certains s’en enrichissent, elle détruit les vies et la culture stagne ou régresse, ou encore disparaît —, Trnka sort vivant de cette parenthèse morbide et crée avec des amis une société indépendante, Bratři v triku, un nom que l’on traduit littéralement par « les [trois] frères dans un seul pull-over ». En 1956, Jiří Trnka, figure de proue de cette association, est une personnalité en Tchécoslovaquie, mais aussi un maître de l’animation de renommée mondiale, le milieu culturel international n’a pas attendu les éditions Gründ pour s’intéresser à lui : un documentaire à son sujet est primé au festival de Cannes en 1956, son long métrage Le songe d’une nuit d’été l’est en 1959. Pour ne plus en douter, il suffit de parcourir l’ensemble du réseau et lire les multiples articles qui lui sont dédiés, je me contenterai de joindre ici le lien vers un documentaire émouvant des Actualités Françaises diffusé en 1959 lors d’une exposition au palais du Louvre, « Ce petit monde », les vingt et une premières secondes suffiront pour confirmer la célébrité de Jiří Trnka.

Grimm’s Fairy Tales, Hamlyn GB.

Tous les amateurs de littérature jeunesse d’après-guerre ont certainement repéré dans les livres pour enfants un deuxième détail : les copyright © Artia, pour l’œuvre et l’impression. D’après mes consultations sur le réseau international, il s’agissait d’une société d’éditions et d’imprimerie créée au début des années 1950 pour la propagation à l’étranger — je n’ai pas découvert de production nationale, je compte sur les enquêteurs polyglottes pour approfondir mes recherches. Toutefois, Artia, installée à Prague, prospecte dans toute l’Europe afin de diffuser ses albums pour enfants réalisés par des artistes locaux, tâchant d’exploiter leur renommée générale dans ce domaine ainsi que celle des imprimeurs inventifs, toujours appréciés pour leurs compétences aujourd’hui. Son copyright de droit moral et commercial apparaît en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Suisse, en Espagne et en France, où elle s’implante certainement grâce à l’amitié culturelle franco-tchèque déjà ancienne. Bien avant la soi-disant rencontre inespérée avec Michel Gründ, Artia s’active en langue française, sous un label suisse, La Librairie Nouvelle, repris par un éditeur d’origine italienne en France, Les Éditions Mondiales de Del Duca et même en indépendance, sous son propre label d’Artia. Quant aux Contes d’Andersen, le recueil est l’objet d’une campagne élargie à l’Europe, il est traduit en anglais, en espagnol, en allemand, etc., et diffusé par des éditeurs partenaires, à l’instar de Gründ en France.

Let’s tell a tale together children’s series Artia, 1954.

Que dire alors, à part que voilà la démonstration d’échanges commerciaux, certes honorables et louables, mais détachés d’un quelconque engagement militant. Bien sûr qu’il y entre un goût et son exploitation tant que le public l’achètera, bien éloigné de la supposée providentielle intervention éditoriale. Si Alain Gründ s’essaye à la traduction des contes tchèques dans les années 1970, peut-être la pratique de la langue dans un pays qu’il fréquente assidûment l’a encouragé à s’employer lui-même, d’une manière plus économique que de recourir aux services de traducteurs qualifiés… ou pour d’autres raisons culturelles, laissons le fameux bénéfice du doute en sa faveur.

Collection enfantine, Artia, 1954.

Toujours est-il que Gründ ne publie plus les artistes de la Tchécoslovaquie bien avant que la Révolution de velours la scinde en deux nations distinctes, mais comme tout le monde, de la littérature anglo-saxonne. Dès la fin des années 1980, il exploite essentiellement le marché spécifique des livres pratiques ou, en jeunesse, des livres-jeux (« Où est Charlie ? », « Vivez l’aventure », par exemple) appréciés de plus en plus depuis les premières imitations du jeu de rôle comme « Les livres dont vous êtes le héros ». La succursale Brio fondée au début des années 1990 à Prague s’inspire plus du modèle de La Librairie Générale du Commerce développé par Ernest Gründ et Émile Maguet en 1894, une entreprise de distribution.

Je pourrais terminer ici mon exposé, soumis à l’opinion, attendant une démonstration plus « scientifique », si je n’avais pas encore en poche un indice incompréhensible sans ce qui précède. Un simple dessin en couleurs imprimé à la fin d’un album, lequel éclaire un pan obscur des éditions Artia.
Un peu plus haut, avec l’art du suspense qui caractérise mes enquêtes holmésiennes (ou tout au moins, que je m’amuse à considérer ainsi) dans l’univers bibliographique, j’informai mon lecteur du nom de la société d’animation créée après-guerre par Jiří Trnka avec ses amis et sa traduction : Bratři v triku, « les [trois] frères dans un seul pull-over » — studio toujours actif sous le label Krátký film. Je distillais les prémices du clou de mes révélations spectaculaires, car en 195., voyez-vous même le logo des éditions Artia.

Ah, bon sang, mais bien sûr ! Jiří Trnka, le marionnettiste génial et fou, manipulait les ficelles !

 

…vous me pardonnerez cet éclat peu digne des rats de bibliothèque, j’espère.

 

Ainsi s’achève une légende éditoriale et s’esquisse une autre histoire que j’estime aussi captivante, en souhaitant qu’elle ne vous ait pas ennuyée. Le prochain article s’attachera à mon projet initial : l’exposition non exhaustive, car elle est subordonnée au contenu de ma bibliothèque, de la collection « Légendes et contes de tous les pays », ses illustrateurs et ses auteurs.

 

La Librairie Nouvelle, Del Duca, Artia, 1954.

2 COMMENTAIRES

  1. Excellent dossier, Christine, merci beaucoup !!!
    Histoire d’enfoncer le clou, voici ma modeste contribution :

    Il est officiellement dit que « En 1880, Ernest Gründ et Émile Maguet ouvrent une librairie de neuf et d’occasion à Paris au numéro 9 de la rue Mazarine » et qu’il s’agit de « La Librairie Générale du Commerce, Gründ et Maguet, successeurs de P. A. Cantarel […] 9 rue Mazarine ».

    Il est impossible que Gründ et Maguet aient ouvert une librairie au n° 9 de la rue Mazarine en 1880 : cette année-là, les lieux étaient occupés par un avocat et un conseiller à la cour d’appel. (cf. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k96773984/f968.item.zoom)

    En 1880, Cantarel tenait bien une librairie, mais située au 10 rue de Maubeuge. Pour la petite histoire, cette librairie existait bien avant cette date : en 1874, elle était déjà signalée à cette adresse. (cf. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k96773984/f966)

    En 1883, Cantarel s’installe au n° 7 (sept) de la rue Mazarine. (cf. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k96762957/f318)

    En 1890, il s’installe enfin au n° 9 (neuf) de la rue Mazarine. (cf. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9762899p/f259.image) Il manque l’année 1889 de cet annuaire, donc le changement d’adresse ne peut être donner précisément et date donc de 1889 ou 1890 (en 1888, la librairie était encore située au n° 7).

    Par contre, les Archives commerciales de la France du 19 sept. 1894 confirment l’achat de la librairie Cantarel, par Gründ et Maguet, mais en 1894 (cf. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5591435k/f6.image) :

    Vendeur : Cantarel
    Acquéreurs : Grun [sic] & Maguet
    Entrée en jouissance : 1er octobre
    Fonds vendu : Librairie, 9, Mazarine

    Gründ et Maguet ne peuvent pas avoir ouvert une librairie de neuf et d’occasion au n° 9 de la rue Mazarine, en 1880, puisque M. Cantarel n’a vendu son fonds de commerce — situé à cette adresse depuis 1889 ou 1890 —, qu’en 1894.

    GAME OVER…

    Dernière info, pour la forme : M. Cantarel est décédé en janvier 1896, à 65 ans (Paris, 6e).
    L’adresse indiquée par la presse est… le 9 rue Mazarine !!! (cf. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k686416n/f4.item.zoom / rubrique « Décès et inhumations »)

  2. Génial, ton supplément de recherches !

    Lançons d’autres hypothèses alors : M. P. Cantarel fatigué ou malade, en tout cas décidé à revendre avec l’idée de garder un pied dans l’affaire en attendant que l’autre l’entraîne dans la tombe. Peut-être un viager plus économique qui permit aux associés de s’installer au bon endroit avec un stock sérieux déjà constitué, sous le parrainage d’un nom connu par les amateurs de bons livres anciens ou neufs. L’attente fut courte, M. Cantarel disparaît en 1896 comme son nom sur la raison sociale, naissait alors une entreprise commerciale prospère.

    …il ne faut pas tenter les bibliographes avec des contes, ils en extraient la matière pour en écrire de plus réalistes. 🙂

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