Léon Sazie, Zigomar (1909-1910) – Les Moutons électriques, coll. « Le Rayon vert » (2016)

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Léon Sazie, Zigomar, tomes I et II, Les Moutons électriques, 2016. Couvertures de Melchior Ascaride.

Le banquier Montreil est retrouvé à demi mort dans son bureau. La signature de l’assassin est un Z sanglant. Un tel crime, commis sur une personnalité aussi éminente, le directeur d’une banque en vue de Paris, fait sensation et suscite autant l’horreur que la curiosité dans le public. Qui a pu l’attaquer ? Et pourquoi ?

Concernant la première question, il s’agit d’une tentative de meurtre en chambre close, un type de mystère qu’on trouve déjà dans « Double assassinat dans la rue Morgue » d’Edgar Poe ou Maître Cornelius de Balzac, et que Gaston Leroux vient d’illustrer d’éclatante façon dans Le Mystère de la chambre jaune deux ans plus tôt, en 1907. Le coupable sera donc facilement découvert : il s’agit forcément de l’un des deux derniers visiteurs de Montreil, sans qu’on sache dans quel ordre ils sont venus, M. Laurent ou le comte de la Guairinière. Or, quand Montreil sort de son inconscience, après avoir accusé le comte, il se rétracte et l’innocente avant de rendre le dernier soupir. Le mystère ne fait que s’épaissir, mais le policier le plus doué et le plus tenace, l’inspecteur de la Sûreté Paulin Broquet, s’empare de l’affaire. Il faudra aussi compter avec les deux fils de Montreuil, Robert et Raoul, bien décidés à faire la lumière sur le meurtre du banquier comme sur les secrets qui l’entourent.

Ce n’est que le début d’un feuilleton qui avance de manière apparemment erratique, entrelaçant à plaisir les intrigues, mais qui s’avère suivre un schéma précis et prend une cohérence diabolique. Tandis que l’on suit les différents personnages, la figure d’un mystérieux maître du crime prend corps : celle de Zigomar, omniprésent derrière les vols les plus audacieux ou les crimes les plus effroyables, mais toujours insaisissable. La narration est toujours efficace, laissant durer le suspense en passant d’un fil à l’autre, ne levant jamais vraiment le voile sur les énigmes qui se multiplient, tout en livrant volontiers des révélations sur les liens insoupçonnés entre les personnages, ou les noms des complices et des disciples de Zigomar.

La bande de Zigomar, en effet, apparaît davantage comme une secte que comme un simple gang. Zigomar est un maître du crime organisé, un cerveau, mais aussi une sorte de gourou entouré de ses fidèles. Ils appartiennent à une société secrète, avec ses signes de reconnaissances, ses cris de ralliement (« Z’à la vie ! Z’à la mort ! »), ses cachettes et repaires secrets, ses masques et son tribunal. Ces sociétés secrètes, popularisées en littérature par Alexandre Dumas ou Paul Féval, trouvent ici une de leurs illustrations les plus marquantes, bien avant celles qu’on verra dans Les Cigares du pharaon d’Hergé ou dans la série Les Compagnons de Baal de Jacques Champreux et Pierre Prévert. Le roman-feuilleton appelle la comparaison avec les titres les plus connus de la littérature policière. Plus évasif que Moriarty, Zigomar est aussi inhumain que Fantômas. Quant à Paulin Broquet, bien que bras armé de la justice, c’est à Arsène Lupin qu’il fait penser. En effet, aussi intelligent qu’élégant et fin bretteur, c’est un grand adepte du déguisement pour mener filatures et infiltrations, et il ne dédaigne pas de jouer les gentlemen-cambrioleurs pour voler les voleurs !

Saluant l’imagination de Léon Sazie, Jean-Luc Boutel signale « un incroyable chapitre « La nourrice bretonne », tout bonnement surréaliste ». Ce chapitre en effet délirant n’est pas vraiment précurseur du surréalisme. Il rappelle plutôt les outrances du vaudeville et du roman-feuilleton – forcément rocambolesque – du XIXe, combinées à un humour loufoque proche de celui des Hydropathes ou d’Alphonse Allais. Mais il y a bien un fil souterrain entre la culture populaire et les avant-gardes : Rimbaud a proclamé son amour pour « la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs » et Cendrars a composé des poèmes à partir de citations tirées des récits de Gustave Le Rouge. Les surréalistes ont rendu hommage aux fulgurances du roman populaire : Robert Desnos a écrit une longue Complainte de Fantômas, et Annie Le Brun a étudié la littérature gothique dans Les Châteaux de la subversion.

Préparée par Denis Balzan, cette édition de Zigomar a déjà vu paraître deux volumes sur trois, rassemblant les 164 épisodes de ce roman-feuilleton paru originellement en 1909 et 1910 dans Le Matin. Dans le premier tome, une préface d’André-François Ruaud apporte quelques informations sur l’auteur, le méconnu Léon Sazie, et sur sa série. Un cahier d’illustrations en couleurs boucle ce même volume : il reproduit quelques couvertures des rééditions en fascicules, dues à Georges Vallée. Elles alternent scènes d’action, décors paisibles et visions macabres, et donnent une très bonne idée du contenu : suspense, horreur et mystère, autour de nombreux personnages bigarrés, des jeunes femmes de la bonne société, rongées par les énigmes, aux brigands encagoulés qui laissent derrière eux des cadavres. On ne peut que souhaiter que de nombreuses personnes se laisseront prendre à cette lecture furieusement addictive, qui ne trouvera sa complète satisfaction qu’à la parution du dernier tome.

À lire : l’étude fouillée et très informée de Paul Bleton, « S/Z (les impressions du Zigomar de Léon Sazie) » (2013), dont le vœu de voir la série rééditée est exaucé.

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