Les gorilles de Paul Belloni du Chaillu dans Les grandes chasses présentées par Victor Meunier

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Les grandes chasses (Hachette, 1867) réunit les récits d’explorateurs du globe entier (entendons par les aventuriers essentiellement occidentaux) rassemblés par Victor Meunier pour la collection « Bibliothèque des Merveilles » d’Édouard Charton. On reconnaît dans ce recueil le ton de la revue Le Tour du Monde, un très bel organe d’informations au XIXe, soucieux d’améliorer les connaissances avec des textes et des gravures soignées. Les articles reflètent évidemment la société d’alors, et pourtant, ils marquent déjà le respect de la vérité telle qu’elle apparaît, décrite avec la volonté de comprendre au-delà des préjugés que les auteurs pouvaient avoir. Si les Africains sont nommés Nègres, le terme n’a pas de valeur péjorative sinon l’amalgame, hélas usuel pendant cette période, de toutes les cultures. À aucun moment leurs déclarations ne sont retranscrites dans un langage dégradé et méprisable, mais bien comme celles de témoins dignes de foi. L’auteur insiste d’ailleurs sur la justesse scientifique de leurs enseignements qui permit de découvrir les raisons de comportements animaux incompréhensibles sans une longue observation. Bien entendu, les histoires traditionnelles tout à fait fantasmées sont aussi rapportées, comme partout ailleurs dans les veillées.
Ce volume, étonnant dans cette veine animalière, oscille entre l’admiration vouée aux chasseurs, intrépides pratiquants d’un sport dit noble socialement respectable, et celle que les prédateurs humains conscients de leur avantage éprouvent pour les attitudes d’animaux plus subtils ou courageux que prévu. Les textes ci-dessous entament une suite d’anecdotes recueillie aux alentours de 1855 par Paul Belloni du Chaillu, explorateur et naturaliste  critiqué en son temps mais  dont les observations de gorilles au Gabon se révélèrent cependant fort justes. Né en 1831 de l’union brève d’un négrier français et d’une femme mulâtre à La Réunion, il connaît un destin remarquable, éloigné de celui du profil ordinaire du découvreur occidental, qui le mènera jusqu’aux États-Unis où il enchantera son public avec ses conférences et il mourra en Russie, en 1903.

Le Gorille

 

« Mon père, dit l’un, m’a rapporté autrefois qu’étant un jour dans la forêt, il se trouva tout à coup face à face avec un grand gorille qui lui barrait le che­min. Mon père tenait sa lance à la main ; à la vue de cette arme, le gorille se mit à rugir. Alors mon père, épouvanté, laissa tomber sa lance. Quand le gorille vit mon père désarmé, il parut satisfait ; il le regarda un instant, puis le laissa ; il rentra dans l’épaisseur, de la forêt. Mon père, de son côté, fut bien content et poursuivit son chemin.
Et les auditeurs de s’écrier tous d’une voix :
— Oui, oui, c’est ce qu’il faut faire quand on ren­contre un gorille ; laissez tomber votre lance, vous l’apaiserez ! »

« Il y a quelques saisons sèches, dit un autre, un homme, à la suite d’une violente querelle, disparut de mon village. Peu de temps après, un Ashira, allant dans la forêt, y rencontra un très grand gorille. Ce gorille était l’homme même qui avait disparu. Il sauta sur le pauvre Ashira, le mordit au bras et lui em­porta un morceau de chair ; puis il le laissa aller. Le malheureux revint le bras tout ensanglanté me racon­ter son aventure. J’espère que nous ne rencontrerons pas un de ces hommes-gorilles ; car ce sont des êtres bien méchants, et nous aurions de terribles moments à passer.
Le chœur :
— Non, non, nous ne rencontrerons pas de ces méchants gorilles ! »

Les « méchants gorilles » sont toujours des gorilles possédés par un homme, comme celui-ci tellement irascible qu’il quitte la société humaine pour investir un corps animal qu’il pervertit.

L’auteur, Victor Meunier (1817 — 1903), d’abord militant socialiste, son intérêt pour la zoologie lui fit embrasser la carrière de journaliste scientifique. Comme Édouard Charton, il entreprit de vulgariser les sciences et dirigea plusieurs revues scientifiques pour les adultes, à tendance radicale, et pour la jeunesse, La Presse des Enfants (1855). Pour suivre son recueil Les grandes chasses, Victor Meunier écrivit l’année suivante un deuxième volume titré Les grandes pêches (1868), toujours pour « Bibliothèque des Merveilles », une collection encyclopédique dans le désordre désirée par son directeur, Charton. À noter que son épouse anglaise, Isabelle-Mary Hack, traduisit en 1847 pour le journal socialiste que dirigeait son mari, La Démocratie Pacifique, trois contes de Poe : Le Chat Noir, L’Assassinat dans la rue Morgue et Le Scarabée d’Or que Baudelaire lut avant d’entamer ses propres traductions.
L’illustration est de Harden Sidney Melville (1824 — 1894), fils du graveur londonien Henry Melville. Épris de voyages après avoir lu les récits des explorations du Capitaine Cook, il abandonne la carrière de peintre en ville pour s’engager pendant plusieurs années comme dessinateur à bord d’un navire chargé d’étudier les côtes australiennes. Vingt ans plus tard, il prendra la plume pour écrire ses mémoires The Adventures of a Griffin on a Voyage of Discovery (Londres, 1867). Le site Design & Art Australia dresse un portrait biographique de l’artiste.

Les amateurs de romans exotiques et en quête de source documentaire se mettront en quête de ce titre illustré de gravures fines, lesquelles permettaient aux lecteurs du XIXe siècle de découvrir les images du monde bien au-delà de l’infime partie qu’ils en connaissaient.

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