Les Pilleurs d’Âmes, Laurent Whale : l’aventure les pieds dans l’eau la tête dans l’espace

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Les Pilleurs d'âmes, Laurent Whale, Hélios n° 11, les Moutons électriques, 2014.

Les pilleurs d’âmes, un titre poétique…

Brumes et bruine, l’automne tapisse le sol des feuilles qui tombent mollement, l’été est compromis pour un bon moment de ce côté de l’équateur. Économe de ses mouvements, toute cette atmosphère corruptrice s’installe dans la décomposition et se traîne morose. Pour lutter contre la mélancolie de saison, une solution : se secouer la mémoire et retourner s’immerger dans une aventure tout aussi mortifère, mais avec le panache du tricorne à plumes, Les Pilleurs d’âmes de Laurent Whale ont les vertus euphorisantes du soleil des Caraïbes.

Ce tableau et les suivants : collection Howard Pyle au Delaware Art Museum.

Comme tout récit de pirates, l’histoire est sanglante, cruelle et débauchée, c’est l’univers des aventuriers sans foi ni loi, ou plutôt régis par des lois malléables à leur avantage, consacrés au diable et à ses tourments. L’écarlate du sang versé est leur quotidien, le noir de leur drapeau l’annonce funeste de la mort. Mais on peut ajouter toutes les couleurs dont ils usent, au moins dans les romans, pour se parer comme des perroquets des îles et pasticher les grands du monde, autres forbans plus hypocrites du XVIIe siècle. Respectueux des classiques, tout ce vilain monde se rallie sur l’île de la Tortue, un repaire célèbre dans toutes les mémoires et un repère géographique, même si la plupart d’entre nous le situent un peu n’importe où. Une langue de terre perdue en mer et narguant les autorités, ses habitants festoyant avec autant de violence que celle qu’ils déploient dans leurs rapines.

So the Treasure was Divided, 1905.

Allons donc, s’agirait-il d’un bon vieux roman d’aventures comme on les écrivait au début du siècle dernier ? Pas tout à fait pour plusieurs raisons, la plus évidente dès la première page, s’il y a bien une charge au sabre, l’amateur de science-fiction sait immédiatement qu’il a été transporté dans un vaisseau de l’espace pressurisé pour résister au voyage interstellaire. Le prologue brutal s’achève mal pour le premier protagoniste et le lecteur malmené atterrit les pieds dans l’eau chez les Frères de la côte. S’écartant de nouveau du récit habituel, le héros que l’on va découvrir, un humain sans nul doute, n’est pas terrien, mais originaire d’un monde éloigné dans la galaxie, infiniment plus avancé au moins en technologie, et envoyé en mission d’infiltration au cœur de la société pirate. Voilà deux raisons supplémentaires pour dériver. D’une part dans sa panoplie d’agent spatial, le personnage principal est un humain de provenance extraterrestre, ce qui n’est pas si courant même si son origine n’est pas un détail développé dans le roman — ni bien important pour l’histoire d’ailleurs. D’autre part, les investigations de cet enquêteur le conduisent à s’introduire chez les méchants et à partager leur vie pour arrêter des criminels venus de son monde. Autant dire qu’il sera difficile de faire étalage de bons sentiments exaltés avec une belle naïveté dans les histoires de flibuste romantique.
Des variantes qu’exploite astucieusement Laurent Whale pour rénover le bâtiment depuis longtemps mis à flot, et mieux, en demeurant fidèle au genre qui a toujours préféré bousculer le lecteur par l’action. Et il n’en manque pas des péripéties qui baladent d’un navire spatial à l’autre sur l’eau, dans les bouges de l’île de la Tortue, mais aussi à Cuba ou dans le palais des Martiens (en fait, ils ne sont pas martiens, c’est une figure de style). S’il y a une ficelle que maîtrise parfaitement l’auteur, c’est la démesure. La dernière page tournée, on se surprend à sourire en pensant que le dixième des mésaventures subies par le personnage central, technologie ou pas, étalerait sur le carreau comme une serpillière en loques le plus formidable des colosses. Pourtant, lui et ses meilleurs acolytes passent au travers des périls extrêmes, quand ils ne commettent pas des exactions souvent décrites dans leur aspect le plus abominable, sans concession pour les estomacs fragiles et les sentiments de justice. Ce héros aurait même pas mal de crimes à se reprocher et il se les reproche… après les avoir perpétrés, et pardonne à certains leur férocité peut-être bien pour en avoir fait preuve, se débarrassant aisément la mauvaise tenue de leurs consciences sur le dos de l’imperfection humaine. Une parenthèse pour le personnage féminin, mon genre oblige, qui apparaît bien tard et subit plus qu’elle n’agit la malheureuse. Elle n’a cependant rien à envier dans la résistance aux abominables traitements, Madre de dios, quelle dure à cuire cette Espagnole !

Extorting Tribute from the Citizens, 1905.

Qu’importe, le lecteur n’est pas là pour lire un manuel de savoir-vivre ou une réflexion sur la condition humaine, cette démesure est largement contenue par les descriptions riches de sons et de couleurs, d’odeurs aussi, qui font naître un décor exotique et chatoyant. Et si les actions sont incroyables, leur déroulement est parsemé de notes réalistes, les acteurs sont mouillés, malades, défigurés, ils souffrent de faim et de froid de manière totalement pragmatique. La compétence de Laurent Whale pour décrire des véhicules, des objets de transport de n’importe quelle espèce, demeure l’un de ses meilleurs talents. Je l’avais remarqué dans Les Étoiles s’en balancent où je m’étais surprise à lire des leçons de mécanique ou de vol que je survole, c’est le cas de le dire, d’habitude dans mes lectures. Cette fois, les descriptions imagées des navires ont réussi à m’intéresser aux gréements et à la Sainte Barbe (je laisse planer le mystère de la chose !). Un deuxième talent de l’auteur, primordial dans le genre, ses méchants ont le profil de l’emploi : mauvais, teigneux, vicieux, pas un pour rattraper l’autre, et les plus civilisés ne sont pas les moins barbares. Que ce soient par leurs effets de manchettes en dentelles ou par les manipulations complexes des cartels extraterrestres, ils sont campés avec un bel aplomb de vilenie. Le titre prend toute sa saveur grâce à eux.
Eh bien voilà, le paysage est moins gris d’avoir fait un tour en Caraïbes. Je n’avais pas lu le roman à sa parution, ce qui n’étonnera personne qui connaît mes décennies de retard sur les rayons de nouveautés. Je le découvre sous une couverture à l’ancienne du formidable Howard Pyle, actualisée dans la jolie collection de poche Hélios — cette collection est du plus agréable ensemble en exemplaires groupés de dos sur l’étagère —, une très bonne surprise. À la fois héritier d’une tradition populaire et un récit de science-fiction, les Pilleurs d’âmes est une p… heu, une bon sang de bonne aventure.

Les Pilleurs d’âmes, Laurent Whale, Hélios n° 11, les Moutons électriques, 2014.

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