Les professeurs de volonté, un métier d’avenir ! Jules Bois, 1903

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Les professeurs de volonté, un métier d’avenir !

Jules Bois (1868 — 1943)… Sûrement peu de monde sait qui était ce journaliste et poète de l’ésotérisme, ami de Joris-Karl Huysman, se convertissant au catholicisme pour s’en rapprocher davantage après un duel très-très-bizarre en 1893, provoqué par l’affaire du prêtre Boullan – de triste mémoire à présent qu’elle est démêlée1. En cette fin de siècle, les jeunes enflammés réglaient leurs comptes à l’épée, le poète prit un coup dans le triceps, dans un duel supervisé par Émile Gautier féru d’escrime, arbitre et témoin. Le futur vulgarisateur des sciences était encore anarchiste, mais comme son ami Bois, l’âge les tourna vers des activités plus quiètes, ou tout au moins plus rémunératrices qui ne leur vaudraient plus de rapports au poste de police ou de la prison2. Quant à Huysman, il est étonnant d’apprendre qu’après avoir lu les confessions de l’escroc en soutane, il lui apporta aide et soutien économique sans relâche jusqu’à la mort de ce dernier.

Jules Bois et Joris-Karl Huysman (date inconnue).
Illustration du Gil Blas, 4 août 1895, par Steinlen.

Ajoutons que Jules Bois fut prosélyte d’un certain féminisme un peu… particulier ? Une espèce de libération d’ordre divinement sexuelle, dont les adorateurs auraient largement profité. Bref, un type curieux des XIXe/XXe qui ne manque pas d’attirer l’attention des amateurs de littérature étrange. Mais que les « penseurs » du XXIe débattent à partir de ses thèses, voilà qui m’inquiète, ou m’amuse suivant la manière dont mon réveil m’a lunée (sic) quand je lis trop d’articles qui m’entraîne à réagir en vraie sceptique : vous y croyez, aujourd’hui ? Allons, cent ans se sont écoulés, tous ces gens de lettres ou de science fascinés par leur avenir après la mort, Bois, Huysmans, Crookes, Conan Doyle, et Pierre Curie, et tant d’autres, s’interrogeaient à l’aide des connaissances de leur temps, un savoir qui a évolué grâce à l’expérience de l’âge de notre histoire. Celle-ci vieillit en même temps que nous, pourrait-on dire, malgré sa durée de vie beaucoup plus longue. Elle serait probablement plus sage si les erreurs autant que les découvertes des susnommés servaient à l’améliorer, au lieu que les admirateurs piétinent dans les tâtonnements des disparus pour figer notre réflexion afin de préserver l’inutile respect dont les morts n’ont plus la jouissance… enfin, c’est l’avis dépourvu de maîtres et d’humilité de l’athée qui parle. Quoi qu’il en soit, je pense que Jules Bois s’amusait beaucoup, si comme moi, vous percevez la dérision légère dissimulée dans cet extrait d’un article écrit en 1903. À vous d’en juger.

1 Je laisse les curieux chercher en ligne.
2 in les Chroniques scientifiques d’Émile Gautier réunies par Fabrice Mundzik, deux volumes, Bibliogs 2016.

Jules Bois enquête sur les nouveaux thérapeutes. Le mouvement scientiste, largement porté par Mrs Eddy, fondatrice du mouvement de la Science Chrétienne1 a trouvé des échos favorables en France. L’occasion pour bien des praticiens d’expérimenter sur leurs patients les vertus du mesmérisme, de l’homéopathie, et en règle générale, de tester l’influence du psychisme sur le corps pour guérir les maladies physiologiques, des théories très éloignées des recherches de Charcot.

1 « […] église destinée à commémorer la parole et les œuvres de notre Maître (Jésus-Christ), et à rétablir le christianisme primitif et son élément perdu de guérison » – Manuel de l’Église de Mary Baker Eddy.

 Je ne discutai pas avec lui les mérites du nouvel hypnotisme qui a prévu certaines de ses critiques, par exemple, l’abolition de la conscience que l’on s’exerce au contraire à restituer. Je me contentai d’insinuer :
« Mais, si la force de vouloir par nous-même nous manque ?
– Je m’attendais à votre objection, me répondit gravement M. Patterson, et voilà où notre rôle commence. Au lieu de réduire nos malades à l’état de passivité absolue, comme le font les hypnotiseurs, nous leur demandons seulement de se recueillir et de s’entendre avec nous, pour établir un courant de sympathie et fixer des heures où nous penserons ensemble. Je ne dois pas vous le cacher nous croyons que l’intelligence de chacun a sa source dans une intelligence universelle l’espace n’existe pas pour les âmes la pensée est, et opère là où elle veut se diriger. Ces courants réguliers et constants, établis entre le professeur de volonté et son élève, ne sauraient jamais être malfaisants et ils apporteraient aux nerfs affaiblis, à l’âme défaillante, un réconfort que rien, aucun remède physique surtout, ne saurait remplacer. »
Je quittai M. Patterson avec la persuasion que je venais de découvrir une profession nouvelle à laquelle Jérôme Paturot n’eût jamais pensé. Cependant elle n’est point méprisable, car elle demande une certaine philosophie, de la confiance en soi, et la croyance en quelques grands principes sur lesquels la plupart d’entre nous hésitent encore. Ensuite, et en Amérique plus qu’ailleurs, ce détail est important, elle rapporte de quoi nourrir son homme. Comme il me vint à l’esprit de demander au factotum de M. Patterson qui me raccompagnait combien le « professeur de volonté » réclamait pour ses soins, il me répondit sans sourciller : « Cinq cents francs, Monsieur. »
Ce chiffre me fit réfléchir tandis que je me replongeai dans le brouillard des rues de Londres. La somme est un peu forte, peut-être, mais elle doit faire corps avec la suggestion. Quand la télépathie revient à ce prix, un malade, surtout s’il est économe, ne saurait se décider à ne pas guérir.
— Extrait de « Les professeurs de volonté », La Nouvelle Revue, mars 1904.2

1 Roman satirique et social de l’économiste Louis Reybaud (1799-1879) : Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale (1843).
2 Note anecdote de bibliographie : La revue publie en 1904 L’Atlantide, roman à suivre, par Charles Lomon (1852-1923) and Pierre-Barthélemy Gheusi (1865-1943). Le récit paraîtra l’année suivante sous le titre Les Atlantes, aventures de temps légendaires… et a été traduit en anglais récemment par Brian Stapleford pour Black Coat Press sous celui de The Last Days of Atlantis.

La rédaction indiquait en note à propos de l’article : « Les pages que nous publions ici et qui puisent leur actualité en la mort récente du regretté Docteur Liébeault, de Nancy, sont extraites du prochain livre de M. Jules Bois qui va paraître à la librairie Ollendorff, Le Miracle Moderne. Sous une forme animée, littéraire, pittoresque, ce livre est une synthèse magistrale de tout ce merveilleux à qui la Science apporte progressivement la consécration de son verdict. Le Miracle Moderne de Jules Bois continue la série d’œuvres psychologiques et descriptives brillamment commencées par les Petites Religions de Paris, continuée par le Satanisme et la Magie, le Monde Invisible, l’Au-delà et les Forces Inconnues et qui forment déjà l’encyclopédie la plus émouvante et la mieux documentée sur ces problèmes qui passionneront toujours l’humanité. »

L’intégralité de La Nouvelle Revue de mars 1904 est disponible en ligne sur Gallica.

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