M. Chastonnaye – Les Précurseurs (1946)

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« Les Précurseurs », de M. Chastonnaye, est paru dans la Tribune de Lausanne du 17 février 1946.

Les Précurseurs

Maintenant que la lune est atteinte, maintenant que, grâce au Radar, ce merveilleux instrument, nous avons pu l’attraper… des ondes sinon des dents, maintenant que, ô suprême veine ! nous allons pouvoir y passer nos vacances, s’il faut en croire les journaux, ne convient-il pas en toute droiture et loyauté de célébrer les précurseurs de la découverte, ceux qui dans le passé ont cru avec la fermeté et l’enthousiasme du prophète que ce beau jour éclorait tôt ou tard ?

Mais le monde est ainsi fait qu’après la victoire, ceux qu’on songe à chanter ce sont ses artisans directs, ceux qui l’ont obtenue à la pointe de l’épée, négligeant les héros obscurs qui par leur sacrifice depuis longtemps oublié, l’ont pourtant permise et préparée.

Ils sont nombreux ceux qui y sont allés, en imagination, de leur petit voyage à la lune. Sans doute avons-nous quelque peine à nous souvenir du sieur Icare, dieu de profession, sauf erreur, qui, naïf comme on ne peut le tolérer dans sa catégorie, après s’être collé sur les omoplates les ailes avec lesquelles Zeus emporta Ganymède, s’approcha trop de ce farceur d’Apollon qui lui fondit sa provision de cire. Les riverains de la mer Égée qui le virent descendre en vrille durent se dire que, pour un dieu, c’était tomber de haut. N’empêche que s’il s’était tout bonnement dirigé vers Phébé la blonde et qu’il ait pu y… alunir, sa réputation était faite et de tout autre aloi que celle qui l’accable, le pauvre !

Léonard de Vinci, le génie à tout faire, est peut-être resté un peu mieux dans notre mémoire. Peintre, sculpteur, architecte, écrivain, musicien, ingénieur et physicien, n’avait-il pas imaginé cette machine à voler qui devait l’égarer à travers les espaces ? Mais, comme dit le populaire, qui trop embrasse manque le train… Léonard ne vola jamais que sur le papier et si finalement il attrapa la gloire, ce fut encore en restant tout bonnement sur la terre à faire le portrait de la « Belle Ferronnière ».

Franchissons un ou deux siècles : nous avons Cyrano de Bergerac, celui auquel Rostand prêta un si long nez. Peut-être en fait ne l’eut-il si long que pour avoir mesuré la distance qu’il y avait entre la théorie de son « autre monde » et la pratique. Mais s’il n’est jamais monté à la lune, Rostand du moins l’en fait descendre et c’est toujours un avantage sur nous qui ne descendons que du singe.

Enjambons encore les siècles ; (est-ce que les distances comptent dans le domaine qui nous retient ?) nous arrivons à Jules Verne. Celui-là, je ne vous ferai pas l’injure de vous le présenter. Lui aussi est allé « de la terre à la lune » aussi facilement qu’il faisait le tour du monde en quatre-vingts jours, aussi facilement qu’il parcourait vingt mille lieues sous les mers. Une paille, quoi !

Il est vrai que, sans être de Marseille puisqu’il se situe plutôt aux antipodes, il avait un fameux rival dans cet alcoolique d’Edgar Poe qui eut pourtant la prudence de déléguer à la lune un certain Hans Pfaall, lequel rapporta de la planète un journal… et un habitant.

Il est donc juste et convenable que nous nous souvenions au moins de ces quelques noms parmi les plus importants de ceux qui s’efforcèrent de grimper vers ce Pierrot blafard que narguait l’impertinent Alfred de Musset, vers ce vaisseau d’argent qui faisait rêver dans les déserts du nouveau monde l’inconsolable René.

Mais, hélas ! Icare, Vinci, Cyrano, Verne, Poe, Musset, Chateaubriand sont morts et ce n’est pas avec des secousses de Radar que nous pourrons les faire ressurgir de leur tombeau. Et puis, si ceux-ci sont illustres, ce n’est pas parce qu’ils le sont moins ou pas du tout que tant d’autres ne sont pas allés dans la lune. A tous ces humbles, à tous ces inconnus qui du fond des siècles élèvent leurs protestations contre celui qui serait tenté de les oublier, j’adresse mon salut ému et le tardif mais vibrant hommage de toute ma génération. Et à ceux qui, encore vivants et qui m’entourent, n’ont jamais perdu la foi dans la lune, j’adresse l’assurance de mon admiration sans borne et la confusion sincère d’un homme qui, chaque fois qu’il n’était pas avec eux, les a sournoisement calomniés. Qu’ils triomphent et que reconnaissent enfin leur mérite les calculateurs, les gens pratiques et ceux qui se sont toujours défendus comme de la gale, de paraître être dans la lune !

La candide enfant qui, dans la nuit de mai adresse à la lune la muette supplication de son cœur en voyage : précurseur !

Le potache qui, devant son devoir de mathématiques, s’élève invisiblement dans la stratosphère : précurseur !

Le commis qui, mettant sous enveloppe des lettres importantes, les intervertit parce qu’il plane au-dessus de ces choses : précurseur !

La cuisinière qui rate sa sauce parce qu’elle lisait un roman aux sentiments très élevés : précurseur !

Le gaffeur qui, habitué à hanter les altitudes, met, lorsqu’il en redescend, les pieds dans le plat : précurseur !

Précurseurs tous les inadaptés, les incompris, les distraits, les timides, précurseur l’immense armée des habitants de la lune en permission sur la terre !

Qu’ils se redressent, qu’ils bombent le torse, qu’ils défilent en chantant l’Interplanétaire ! Le Jour de gloire est arrivé !

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