Marcel Mariën : Les fantômes du château de cartes, les hantises d’un vaurien

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Les fantômes du château de cartes par Marcel Mariën, Labor 1993.

 

Marcel Mariën honnissait les maîtres à penser, n’hésitant pas à jeter ses propres idoles à terre, alors pourquoi me priverais-je à mon tour de le commenter sans craindre de retour ? – il n’est plus des vivants, c’est mon fantôme du château de cartes, à présent. Parce que je lui donne raison d’avoir tort de m’empêcher d’expliquer combien il était formidable, ce Mariën, ce mariolle, ce rime à rien, parti de rien aussi, à peine un cerveau et dix doigts, et des sens inépuisables pour les triturer. Il détestait les exégètes qu’il vouait aux gémonies, il n’y a rien à expliquer à l’art, il est une expression, disait-il. Et je le lis tout en délice de le suivre, de connaître à l’avance quel sentier balisé il voudra bien fouler d’un pied vengeur et le détourner. Je ne cherche pas à découvrir ce qu’en pensent d’autres moins fidèles à ses convictions, je ne cherche rien, je découvre au hasard, une photo, un collage, une nouvelle, quelques lignes, un essai, une boutade, et je suis scandalisée, horrifiée, pantelante de rire, les larmes aux yeux d’émotion, et ce qu’il me révèle m’apparaît souvent si proche, si intime avec mes propres pensées que je m’émerveille d’avoir partagé une liaison d’outre-tombe, sans le mériter. Qu’importe, il n’accordait lui-même aucun mérite à personne ni à lui-même.

Ce qu’il était au quotidien ne devait pas dépasser la moyenne commune, pas plus qu’aucun homme, fut-il un génie dans sa partie, et probablement était-il aussi fat et de méchante humeur pour des contrariétés banales, mais sa vie intégrait l’idée prête à surgir de multiples supports, comme chez les surréalistes dont parfois on me demande ce que je leur trouve. Eh bien, cette faculté d’essayer, de bousculer, de provoquer, chez ceux restés rustres et brutaux dans l’acte, imaginatifs et vertigineux dans l’expression, osant courir à l’échec, s’en prévalant même s’ils échouaient. Les esthètes de mule, une image que j’ai « inventée » et dont je suis plutôt fière, pour les différencier des autres, rangés au succès. Mariën fait le malin, il le fait tellement bien qu’on serait tenté de croire qu’il y croit. Il assène alors des phrases infiniment plus malines pour laisser pantois l’adversaire, trop occupé ensuite à démêler l’intelligence du foutage de tronche dans le discours.

« Dans un monde aux origines insondables où toute explication est dérisoire et fugace, où l’avenir immédiat est impénétrable et dont la fin passe l’imagination, l’acte de croire, c’est à dire de faire corps avec un quelconque système mental que ce soit, constitue pratiquement une manière de sclérose. »

Je l’aime, c’est tout.

Et si je ne peux l’expliquer, je peux l’imiter en copiant ses mots pour les transmettre. Doucette la femme du futur de trois mètres en quête d’une singularité antique, Frans le juif dénué de toute morale par l’Histoire, le voile invisible sur la Terre sujet mondial de préoccupation, ou la pochade des échangistes Albert et Bérénice, et surtout la révélation du verbe, qui prouve la supériorité incontestable de la mouche sur le Pape, ce verbe sans substantif, accomplissement de la pensée humaine à cocher pour être. Une nouvelle qui m’a permis de m’offusquer, sourcilier, sourire, sursauter, m’ébahir, hurler de rire (et ça en fait deux), m’effarer, me dégoûter, m’émoustiller, fantasmer, me faire suborner et escroquer (et par dépit ronchonner et ricaner), italianiser (contre mon gré), m’abasourdir, répugner et broyer et célébrer.

Oui, je broie du noir de vouloir écrire ainsi sans y parvenir, et je célèbre l’envie permanente qui m’oblige et me tente de toujours oser.

Vouloir, écrire, parvenir, obliger, tenter, oser.

…et remercier qui sait de m’avoir mis ce Marcel Mariën en main à l’œil

« L’esprit de l’escalier » , une photographie de Marcel Mariën.

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