Marcel Périn – Le Nid ailé (1920)

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« Le Nid ailé », de Marcel Périn, est paru dans Floréal n° 9 du 28 février 1920. Le texte est illustré par Henri Guilac.

Le Nid ailé

— Est-ce que je fais le plein d’essence, Paul ?

— Oui, mon vieux, nous partons pour un grand voyage.

Tandis que son ami remplissait le réservoir, graissait méthodiquement les hélices à chaque tour de pale, Paul Verneuil vérifiait la bonne marche des commandes. Il y avait encore peu de monde, à l’aérodrome ; les mécanos commençaient la mise au point de leur appareil, parmi une pétarade étourdissante.

Paul serra la main de son ami, s’installa dans la cabine et l’avion monta perpendiculairement, se dirigea au-dessus de la ville, dont les terrasses blanches, décorées de verdures, s’étendaient au milieu des parcs aux feuillages arrondis, puis s’abaissa et se posa tout doucement entre un double parterre d’œillets blancs.

Nette, de sa chambre, entendit la sonnerie d’appel, et après quelques secondes, elle fut dans les bras de son cher mari, qui l’étreignit longuement.

— Alors, petite Nette, où veux-tu que nous allions pour notre voyage de noce ?

— Où tu voudras. Tu sais, pourvu que nous soyons ensemble…

— Allons au hasard !

Elle grimpa, légère, à l’échelle et s’assit dans le moelleux coupé aérien. Paul Verneuil, à son côté, mit le contact et pfrout ! l’oiseau s’envola.

Comme c’était doux de voguer ainsi en plein ciel ! Le soleil apparaissait derrière les collines, la rivière serpentait, petit ruban lumineux entre ses rives sombres encore.

Ils montaient, surprenant parfois des hirondelles dans leur vol ; la fraîcheur faisait de la buée aux vitres. Nette souleva la glace ; la bise vint la fouetter au visage, et la carte, à demi déployée sur ses genoux, crépita avec un bruit de feuilles mortes, dans la forêt, un soir d’orage.

Nette apercevait, en se penchant, les rues de la ville, comme au fond d’un puits, puis ce fut la vallée largement étendue et ses peupliers, fuseaux de verdure, posés comme des I.

— Où allons-nous, Nette ?

— Si tu voulais, nous irions là-bas, tu sais, où il y a de grands palmiers, et la forêt et les oiseaux de toutes les couleurs, dans cette île dont tu me parlais l’autre jour…

Paul leva les yeux sur Nette.

— Vraiment, tu veux faire un si grand voyage ? Nous n’arriverons que dans une dizaine d’heures ; il est vrai que nous éviterons la nuit.

— Oh ! comme ce sera drôle ! Alors, il ne fera pas nuit ce soir ?

— Non, chérie, parce que lorsque la nuit viendra ici, nous serons déjà si loin, que ce sera seulement pour nous l’après-midi.

— Comment appelles-tu cette île ?

— Ceylan.

— C’est cela. Je voudrais aller à Ceylan, tu m’as dit qu’il y avait là un temple d’amour enfoui dans les roses…

— Eh bien! soit, allons à Ceylan ; baisse la glace, veux-tu ? Nous allons monter un peu, car voici les montagnes.

Nette, lasse un peu, enfouie dans les coussins, appuie sa tête blonde à l’épaule amie.

Comme on balance le berceau pour faire dormir l’enfant, Paul s’amuse à pencher le nid ailé qui, ainsi qu’au gré des vagues, flotte mollement et Nette s’endort.

L’avion monte toujours ; il vogue, maintenant, au-dessus d’une mer de nuages : gros flocons blancs, et tout le paysage n’est plus que le fond d’une boîte dont les creux de ouate seraient faits pour d’immenses bijoux.

Il y eut une longue montée dans l’azur, puis, plus rien, plus de vue, plus de son.

Comme il faisait noir, à présent, et n’étaient-ce pas des étoiles ces points brillants ? Et cet astre bordé de bleu, était-ce possible que ce soit le soleil ?

Mille lumières s’allument, il en est de roses, de vertes, de bleues… cette traînée de poudre d’or…

Nette n’a jamais rien vu de pareil.

Tout est rose, à présent ; là-bas, comme un autre soleil, un globe incandescent se lève et voici un autre soleil encore. Comme ça brille ! Comme ça fait mal aux yeux ! Il lui semble entendre la voix de Paul, mais une voix si ténue, si lointaine.

— Que dis-tu ?

— Nette, je ne puis plus descendre.

Nette ne réalise pas tout de suite ce qu’il y a d’effrayant dans ces mots. Tout est si étrange autour d’elle ! Mais Nette n’est pas inquiète, c’est si beau tout ce scintillement, comme une boutique géante de joaillier ! Il y a de quoi choisir et toutes ces pierreries sont éclairées en dedans, et puis, n’est-ce pas, c’est si doux ? Est-ce un parfum ? une musique ? Les deux à la fois et quelque chose encore. Nette ne peut s’empêcher de rire : quelque chose comme de l’amour tout autour de moi. C’est une grande lumière où nous allons. Cet oiseau, qu’il est grand ! Quelle belle robe ! Mais ce n’est pas un oiseau, c’est une jeune fille avec de grandes ailes ! En voici une autre. Elles ont, chacune, des ailes de couleur différente. Celle-ci tient une trompette, celle-là une cithare, en voici une qui brandit une épée. Mais ce sont des anges, de vrais anges, des anges vivants ! Alors, nous allons au Paradis ! Comme ils sont jolis ! Ils nous montrent le chemin lumineux.

Ça me rappelle Dieppe, quand on rentre dans le port, il y a un petit bateau qui passe devant le paquebot ; les anges, ça doit être les pilotes du ciel.

Tiens, ce vieux avec sa barbe blanche : il est assis sur un nuage et porte une grande clef. C’est saint Pierre. Pourvu qu’il nous laisse entrer ! Comme c’est amusant ! Nous voici à la douane du Ciel. Non, nous n’avons rien à déclarer, vous voyez, nous sommes venus sans bagages, en voyage de noce… rien à déclarer, sinon que nous nous aimons beaucoup.

Mais saint Pierre lève un regard sévère :

— Qui êtes-vous ?

— Moi, c’est Nette, la modiste, et voici Paul, mon mari, qui écrit des livres.

Saint Pierre a rougi.

— Vous voulez entrer ensemble au Paradis ? Êtes-vous mariés ? Montrez-moi votre contrat de mariage.

Nette dut avouer qu’elle l’avait oublié.

— Je ne pensais pas…

Mais saint Pierre ne veut pas les laisser passer et les portes d’or grincèrent en se fermant ; aussitôt, le ciel s’obscurcit. Tout à coup, une voix qui était comme de la lumière, murmura doucement :

— Laisse-les rentrer, Pierre, puisqu’ils s’aiment bien.

Nette allait remercier de tout son cœur le Bon Dieu quand, subitement, elle ressentit une violente secousse.

— Nom de nom ! j’allais rater mon atterrissage !

Nette se frotta les yeux, l’avion roulait maintenant sur une pelouse, l’air vif de la mer agitait les feuillages fins des poivriers et les longues palmes.

— Allons, réveille-toi, petite. Nous sommes arrivés. Le voyage ne t’a pas paru trop long ?
Nette, un peu effarée, toute rose, les yeux étonnés, dit tout bas :

— Quel dommage que ce soit déjà fini !

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