Marguerite Comert – Préhistoire (1928)

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« Préhistoire », de Marguerite Comert, est paru dans Excelsior du 27 janvier 1928.

Illustration extraite de Candide du 14 novembre 1935.

Préhistoire

Les poètes bâtisseurs de légendes ont fait à leur image non seulement les dieux éternels, mais aussi les habitants de la mer, sirènes et tritons, qui peuplaient le royaume profond des eaux avant la naissance des continents. Et depuis ces jours lointains, en dépit de tous les progrès, nulle découverte n’est venue éclairer pour nous l’heure émouvante où la vie s’élança hors des flots à la conquête des chemins terrestres.

Quels furent les pionniers de l’étonnante aventure ? Sur leur héroïsme inégalé, la science demeure muette. Elle nous permet néanmoins de nous rendre compte que leurs yeux ne pouvaient être semblables aux yeux qui goûtent directement la lumière, ni leurs chevelures pareilles à celles qu’aère le vent. Pourtant ils étaient beaux à leur manière et heureux sans aucun doute. Car c’est là-bas, sous les vagues, que le premier Éden a fleuri et que les premières caresses ont convié des êtres vraiment neufs à l’enchantement de l’amour.

Ils aimaient… Dans le silence opaque de l’eau, plus mouvante et secrète que la forêt, ils éprouvaient l’extase de la rencontre et l’ivresse de la communion. Ils aimaient… et ils pressentaient aux palpitations de leurs cœurs le rythme des musiques futures… ils portaient inexprimée, dans leur âme trouble et puissante, la ferveur créatrice qui fut divine avant le Verbe, féconde avant le miracle, des Écritures, où le poème s’épanouit en volupté durable.

Ils aimaient… L’amoureux cherchait l’amoureuse et l’amant suivait l’amante sur les routes promeneuses que ne bordent point les demeures closes, ni les murs étouffants, mais qui s’égarent à travers des champs de paresse prospère où l’alliance initiale du sel et de l’eau suffit à pourvoir à tout, sans l’âcre sueur du travail.

Pas de maisons, pas de prisons, pas de frontières… Après un jardin, autre jardin, et tous ouverts à tous pour naître, pour vivre, pour mourir sans effort et sans agonie. N’importe où vous surprend la fatigue, on peut élire le lieu de son repos. Partout, on a tout à sa portée pour la faim, pour la soif, pour le sommeil.

Ceux qui s’en vont ne laissent nulle part la trace de leur tombe… Ni les morts, ni les vivants ne font de poussière sous les eaux… L’hiver n’a pas besoin de feu, ni la vierge d’une robe, ni le cadavre d’un linceul… Et dans le vaste loisir propice au règne absolu de l’amour, on ne se quitte, on ne se perd que pour connaître la fête du revoir.

Point de labeur, point de tourment, point de fausse nostalgie coulée au vieux creuset de la mémoire… Mais seulement parfois, pour quelques-uns, l’appel de l’avenir, le rêve de l’inconnu, l’appétit d’une autre existence, l’instinctive, l’invincible aspiration au lendemain différent d’aujourd’hui.

Alors l’ami abandonnait l’amie, les heureux méprisaient le bonheur… et de fantasques pèlerins insatisfaits du demi-jour des profondeurs marines, las de la perpétuelle caresse de l’onde, montaient farouchement vers les rivages limoneux des premières îles pour y affronter l’esprit desséchant du soleil ou l’implacable aridité lunaire.

En bas, on les oubliait vite, puisque les mots n’étaient pas nés, qui versent la honte ou la gloire en perpétuant le souvenir. Ah ! sans doute longtemps, longtemps, durant des amas de siècles qui sont des jours selon la Bible, l’indifférence du troupeau béat répondit seule aux infructueuses ascensions qui n’étaient pas folie, ni péché, mais sacrifice nécessaire.

Combien furent-ils ces martyrs dont la lutte victorieuse nous a ouvert dans l’alternance des cieux brillants de soleil ou d’étoiles, le monde du travail, de l’art et de la pensée ?

Quoique leur sublime aventure soit plus vieille que le déluge, nous qui sommes les bénéficiaires de leur immolation, les héritiers de la première conquête aérienne, nous devrions évoquer quelquefois le grand frisson de l’impuissance et du désir sur la face obscure des monstres aux yeux glauques et aux mufles épais, où si longtemps la vie fut vaincue par la mort avant d’apprendre à respirer le ciel…

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