Olivier Diraison-Seylor – Le Singe et la Boîte (Récit d’un détective) (1909)

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« Le Singe et la Boîte (Récit d’un détective) », par Olivier Diraison-Seylor, fut publié dans La Petite République du 28 mars 1909.

Le Singe et la Boîte (Récit d’un détective)

« Mon mari revenant du Congo, après une mission d’études minières, me donne des inquiétudes. Ses façons ont complètement changé et d’étranges circonstances accompagnent sa vie présente. Je sais que vous fûtes un ami de mon père ; je vous supplie de venir m’aider à l’éclaircissement de cette énigme. »

Je reçus cette lettre un matin du mois dernier, au bureau des enquêtes coloniales, récemment créé, et, je puis le dire, à mon instigation. Il se passe de si drôles de choses par-delà les mers et si incompréhensibles pour le meilleur policier qui n’aurait pas vécu parmi des noirs, des jaunes, ou même des blancs de qui l’esprit a changé de couleur ! Aussitôt j’accourus chez la signataire, une Mme Varsyl, de qui j’avais, en effet, fort bien connu la famille. Et voici les renseignements complémentaires qu’elle me fournit, entrecoupés de ses sanglots.

— Alfred, mon mari, était le meilleur garçon de la terre et le plus charmant des maris. Jamais il n’avait quitté la France, mais on lui offrit de si beaux appointements pour un court voyage en Afrique que je me décidai à le laisser partir. Ses lettres furent d’abord empreintes de sa coutumière bonne humeur. Puis, soudain, leur ton se modifia au point que je câblai là-bas. Mais, avant même que mon message l’eût joint, je ne sais où, dans l’intérieur, il débarquait à Southampton. Il m’embrassa distraitement, s’obstina dans un terrible mutisme, et, depuis, il se renferma dans sa chambre.

— Combien de temps s’est écoulé depuis son retour ?

— Un mois.

— Et quelque incident est-il survenu durant cette période ?

— Aucun. Il reçoit des lettres qu’il me cache. Les unes l’abattent, les autres semblent le ravir. Sa plus forte crise de désespoir a coïncidé avec l’arrivée de la boîte.

— Quelle boîte ?

— Un petit coffre, en bois ordinaire, ressemblant à ceux dans lesquels on enferme des piles électriques portatives.

— Vous n’avez pu pénétrer dans sa chambre ?

— Ni moi, ni la bonne. Alfred fait son ménage lui-même.

— Le timbre des lettres vous a-l-il frappé ?

— Oui, sur deux d’entre elles que j’ai tenues un instant, j’ai déchiffré le cachet du même bureau, Paris, n°…

— Nous allons essayer de le voir, conclus-je résolument.

Mme Varsyl s’effara, mais ou moment où je me dirigeais vers l’escalier, une plainte bizarre me cloua sur place. Ce n’était certes pas celle d’un humain. Mon hôtesse, blanche comme un linge, s’affaissa en murmurant :

— Oh ! encore le singe ?

Et sur mon interrogation muette :

— Oui, j’avais oublié de vous dire. Alfred avait rapporté un singe. Celui-là est mort, de froid, à ce que je suppose. Mais il l’a remplacé et voici le cinquième que je vois ici. La pauvre bête, d’ailleurs, ne durera pas plus longtemps que les autres.

Je quittai Mme Varsyl, fort perplexe, emportant à mon domicile les premières lettres que son mari lui écrivit du Congo, celles de la période normale. Je m’empressai d’y chercher quelque indice.

Et tout de suite, un passage me frappa : « … On me dit que j’ai offensé, ma chérie, une société secrète d’indigènes. Non, mais pensez-vous qu’il puisse exister pareil mystère chez des noirs, dans la brousse ? J’ai eu tort, parait-il, d’acheter une petite idole crasseuse et le pauvre bourre qui me la vendit, étant mort quelques jours plus tard, on fait allusion à la vengeance des siens. encore qu’il ait été parfaitement établi que l’accident fut occasionné par un serpent venimeux… »

Je connais ces étranges associations et leur pouvoir sur certaines régions de l’Hinterland africain. Il n’y avait rien d’impossible à ce qu’elles eussent poursuivi de leur haine un Européen réputé coupable de sacrilège. Mais la question était de savoir jusqu’où s’étendait leur bras redoutable ? Car enfin, s’effrayer d’un maléfice de sorcier noir en plein Paris, la chose dépassait l’entendement. Il fallait voir la boîte mystérieuse. L’indication fournie par le timbre des lettres, si impatiemment attendues du malheureux Alfred Varsyl ne correspondait à rien : le plan à la main, je constatais qu’aucune maison louche n’existait dans un rayon de deux kilomètres autour du bureau no… ; même le seul immeuble qui pût y retenir l’attention était l’Institut Pasteur.

Le lendemain, je reçus un appel désespéré de Mme Varsyl. Son mari avait disparu ! Une voiture hermétiquement close s’était, la nuit précédente, arrêtée devant leur porte ; un nêgre la conduisait. Alfred y était monté, installant la boîte étrange sur ses genoux et plaçant le singe malade à ses côtés. Depuis, elle ne l’avait plus revu.

— A-t-il laissé quelque billet ? interrogeai-je.

Elle me tendit une enveloppe maculée, sur le dos de laquelle étaient griffonnées ces lignes :

« Ma chérie, je suis un lâche, qui n’ose s’ouvrir à vous. Si je reviens, vous connaîtrez la raison de ma fuite. Si non, priez pour moi : je n’ai pas cessé de vous aimer ! — A. »

Je demandai à visiter l’appartement. Rien n’apparaissait d’extraordinaire. Seulement une quantité de papiers brûlés. J’en assemblai des bribes laborieusement et retins ces mots sans suite :

« … très mauvais signe… singe… venez… votre faute. »

Enfin sous l’épaisseur de carton où la boîte avait laissé sa forme en dessin de poussière, je dénichai une douzaine de fiches bulle. Sur chacune d’elles s’imprimait la marque indélébile d’un pouce. J’examinai ma découverte à l’aide d’un microscope qui se trouva sous ma main, et plein de stupeur, je constatai que les marques avaient été faites avec du sang !

Mais Mme Varsyl demeura plus abasourdie encore quand je la priai de me faire connaître si son mari avait acheté récemment des aiguilles et une lampe à gaz méthylène.

— Oui, oui, cria-t-elle, suspendue à l’espoir à cause de l’étrangeté de mon inquisition.

— Bien ! Serez-vous assez forte pour patienter vingt-quatre heures sans me demander mon secret ? Si oui, je vous promets de vous ramener votre mari.

Malgré son agonie, elle accepta. Et elle eut raison, car, avant que le délai se fût écoulé, je lui télégraphiai qu’Alfred Varsyl rentrait chez lui, guéri et tout autant que jadis, amoureux d’elle et de son foyer.

La chose s’était faite bien simplement. Je la lui expliquai, plus tard, après qu’elle eût bien joui de son bonheur et que mes nombreux succès de détective me permirent de lui exposer, sans orgueil, la chance qu’elle me devait.

Le bon Varsyl, n’ayant jamais voyagé plus loin qu’Asnières et soudain transporté dans la forêt congolaise, avait sombré rapidement dans l’idée fixe. Il s’était empressé de lâcher son poste et de revenir à Paris, persuadé qu’il était atteint de la terrible « maladie du sommeil ». De là ces achats de microscopes, ces piqûres au pouce et ces anxieuses analyses de son sang. Il envoyait des correspondances désespérées aux spécialistes de l’Institut Pasteur ; inoculait des singes sur leur vague conseil, et naturellement, les faisait crever, ce qui ravivait ses cauchemars. Enfin, le directeur du laboratoire, agacé par ses homélies, lui avait conseillé de venir à l’examen médical, lui reprochant des cruautés inutiles envers les animaux.

C’était cette dernière réponse dont j’avais lu des fragments, parmi les cendres. La voiture était celle de l’hôpital, et une coïncidence avait voulu qu’elle fût menée par un cocher nègre, cadeau de quelque explorateur à l’Institut.

Quand à la vengeance d’une mystérieuse société d’Afrique, j’en ris encore ! Pas autant toutefois qu’Alfred Varsyl, lequel a placé, sur la cheminée de sa chambre conjugale, l’idole porte-veine qui ressemble à un vieux gorille pour expériences.

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