Pierre Mac Orlan, Petit manuel du parfait aventurier, cours intégral, 1951

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Le Petit manuel du parfait aventurier pour le corps médical.

Voici quelques leçons d’un Mac Orlan pédagogue.
Cours aussi original qu’inattendu : Celui du parfait aven­turier.
On peut se fier au professeur : son savoir n’a d’égal que son expérience.
Sur ce chapitre comme l’horizon qui lui est cher, elle est sans bornes. Sagesse — humour. — Jugez-en…

 

Le Petit manuel du parfait aventurier est paru à la suite de l’édition du recueil de brèves nouvelles grinçantes, La Clique du Café Brebis (1951) une édition ultime et, à la même époque, l’entrée de Pierre Mac Orlan à l’Académie Goncourt. En attendant de me procurer ce volume et les titres de noblesse de bas-fonds qui paraissent orner les nouvelles, j’ai lu ce manuel dans une publication réservée au Corps Médical. Un mince livret qui n’est pas pour me déplaire : ce grand corps d’ordinaire si blême et soucieux publie des morceaux découpés dans la bête sans référence, entre une publicité pour le drainage biliaire et une autre à la gloire du laxatif doux. André Billy, auteur lentement oublié, écrit l’éloge de l’ami et l’écrivain, l’homme qui ne ressemble à personne et qui est « quelque chose de très insidieux et de très compliqué, le produit d’une alchimie très savante et très subtile où le désespoir et l’humour forment, avec le goût de la violence et du pittoresque, un amalgame de bon goût ». Qu’il a dû rager d’avoir répété le mot « goût » à deux reprises !
Ce manuel date de l’âge d’après la Seconde Guerre mondiale, il n’est pas particulièrement avant-gardiste dans l’idée bien qu’il s’amuse à s’écarter des sentiers battus. Pierre Mac Orlan l’utilise, en négligeant toute subtilité, pour établir dans la deuxième partie le profil de l’écrivain de mauvais genre, et pour confesser, somme toute, être un bon garçon. Quelques décennies plus loin, le texte s’est embourgeoisé, mais il n’est cependant pas difficile de le mettre, par exemple, au féminin, pour lui faire retrouver une actualité contemporaine moins sexiste. Je sais, j’ai essayé, qui voudra bien être mon ami(e) ?

 

MANUEL DE L’AVENTURIER ACTIF

 

Professeur Mac Orlan, 1951.

À l’encontre de l’aventurier passif, l’aventurier actif déshonore les familles les moins faciles à émouvoir.
Les signes précurseurs d’une vocation aussi funeste se font sentir dès l’âge le plus tendre, par ce je ne sais quoi, que les jeunes mamans appellent des « petites manières » et que les invités subissent avec la souplesse de la bonne éducation.
L’enfance de celui qui deviendra un aventurier se présente comme une curieuse mosaïque de crimes adaptés à la taille de l’auteur. Le jeune aventurier connaît, dès l’âge le plus tendre, l’inflammation décorative et la bonne humeur superficielle que met aux joues des initiés la fréquence des gifles.
En règle générale, le jeune aventurier ne montre pas à ses débuts une perspi­cacité très développée. Encore peu maître de ses réflexes il subit à ses dépens le dur enseignement du feu, de l’eau, du mensonge mal équilibré et finalement découvert, avec toutes les horreurs du scandale.
Les parents du jeune aventurier résument cet ensemble de phénomènes en disant à tout le monde : « Cet enfant finira sur l’échafaud. »
À proprement parler, cela ne signifie rien et les parents feraient plus d’hon­neur au jeune aventurier en précisant, à peu près comme ceci : « Paul est une petite grenouille, ou plus exactement un tube gradué ouvert à ses deux extré­mités. La nourriture qu’il mange ne profite qu’à lui et son intelligence est pré­cieuse par la rareté de ses manifestations. Cet enfant trompe chacun sur les jeux secrets de ses désirs. Il aime mieux rester deux heures introuvable, en compagnie d’une petite cousine, dans Dieu seul sait quel coin ! que d’épuiser les distractions en bois verni de sa boîte à jouets. »
Les parents d’un jeune futur aventurier donneraient un peu de leur part de Paradis pour le voir disparaître sans que leur responsabilité fût en jeu. Il est dès son jeune âge, et avec la belle science en moins, le type du mandarin à tuer. Mais sa chance, sa santé et le démon protecteur des méchants le promènent impunément dans ce jardin des supplices qu’il adapte à sa mesure.

 

Publicité insérée dans la revue Les Écrivains Contemporains n° 1, 1952.

 

TRISTE DÉCOR ADOPTÉ PAR LE JEUNE AVENTURIER

 

La grenouille gonflée à la paille simple.
Les poissons rouges nageant en surface avec l’aide d’un bouchon piqué sur leur dos.
Les hannetons traînant dans le ciel un minuscule lambeau de journal à leur fondement.
La mouche sans ailes.
Le chien bafoué.
Le chat, ayant perdu, grâce aux mauvaises plaisanteries, sa dignité de bête pleine d’éducation.
Le robinet de la cuisine éternellement ouvert, avec toute une théorie de conséquences désastreuses pour les objets de cuivre.
Les chênes centenaires débités patiemment en jeu de jonchets.
Détérioration précoce des fillettes en visite.
Divers essais de sodomie, légère tendance à la bestialité.
Déchéance rapide de l’ameublement.
Mépris des choses de l’art et des livres.
Grande admiration pour les imbéciles de l’âge du futur aventurier.
Mépris le plus sincère pour ceux qui doivent lui enseigner la sagesse, les mathématiques.
Usure rapide des souliers.
Différentes tortures infligées à la bonne. (Ce détail demanderait à être traité plus largement ; d’ailleurs, avec infiniment de tact.)
Triomphe intime, sabbat avec des amis du même âge, menus vols sans danger.
Apothéose : gémissements de toute la famille et de ceux que ces questions ne regardent point.

 

Publicité insérée dans la revue Les Écrivains Contemporains n° 1, 1952.

 

MANUEL DE L’AVENTURIER PASSIF

 

Celui-ci se cramponne par tous les temps au bras de son fauteuil, comme un capitaine long-courrier aux rambardes de sa passerelle de comman­dement. C’est pour lui, pour lui seul, que cet ouvrage est écrit. Nous aimons ses allures paisibles, qui permettent de le produire sans crainte dans les milieux les plus timorés.
L’aventurier passif est sédentaire. Il déteste le mouvement sous toutes ses formes, les violences vulgaires, les tueries, les armes à feu et la mort violente sous tous ses aspects.
Il déteste ces choses, en ce qui le concerne, mais son imagination les évoque avec amour quand elles s’appliquent aux besoins de l’aventurier actif.
L’aventurier passif n’existe qu’à la condition de vivre en parasite sur les exploits de l’aventurier actif.

Chaque aventurier actif se double d’un confrère passif, qu’il ne connaît, en général, jamais.
L’aventurier passif se nourrit de cadavres. Dans le silence de son cabinet fermé à tous les vents, il dépèce les corps des gentilshommes de fortune accro­chés aux gibets de Charlestown et du quai des Exécutions, à Londres. Un courant continu est établi entre lui et la personnalité du capitaine Flint, mort à Savannah. Le même pirate, naïf et cruel, se retrouve dans l’esprit de celui qui lui donna cette immortalité qu’il était loin d’envisager pour lui-même.
Sans l’aventurier passif, l’aventurier actif ne serait rien. En tirant les marrons du feu, ce dernier achète sa gloire. Les heures les plus dures ne l’ont pas payée trop cher.

L’enfance de l’aventurier passif doit être studieuse et n’offrir aucun rapprochement, même douteux, avec celle de son double. Elle peut s’équilibrer ainsi :
Humanités consciencieuses (textes à rétablir dans l’avenir).
Rapports décents avec le personnel féminin de la maison.
Sommeil régulier.
Bon appétit.
Discrétion dans le mensonge.
Culte de la sensibilité.
Absence complète de ce qu’il est convenu d’appeler : le sens moral.
Respect des traditions et de la discipline.
Horreur des jeux violents, du sport en général, dans la pratique, car, en théorie, l’aventurier passif doit être un sportsman documenté.
Il est inutile d’être obèse.
Érotisme littéraire (en pratique : rapprochements normaux avec les femmes).
Ne sait pas nager.
Pouvoir écrire le mot : fille, en vingt langues.
Se ronger les ongles.
Savoir jouer sur un accordéon quelques chansons de matelots.
Ne parler que de ce qu’on ne connaît pas.
Posséder un ami crédule dont on fera un aventurier actif.

Extrait de la revue littéraire Les Écrivains Contemporains n° 1, février-mars 1952, aux Éditions du Palais, Monaco. Préface d’André Billy. Textes réunis par Léonce Peillard.

 

Cartonnage illustré de l’édition 1951 de La Clique du Café Brebis, Gallimard.

Aventuriers de toutes les plumes, de toutes les pages, unissez-vous ! À vos manuels, chapitre premier, Pierre Mac Orlan : « Les signes précurseurs d’une vocation aussi funeste se font sentir dès l’âge le plus tendre… »
Petit manuel du parfait aventurier, 1951. Ouch…

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