Richard Marsh, La Femme dans la voiture (1915) – Rivière blanche, coll. « Baskerville » (2016)

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Illustration de Phil Cohen. Rivière blanche, coll. Baskerville, 2016.

« Nous sommes entrés dans une atmosphère de meurtre », déclare un personnage dès la fin du premier chapitre de La Femme dans la voiture. Le corps d’un homme égorgé vient d’être découvert au volant d’une voiture garée à Pall Mall, en plein Londres.

Si la dimension criminelle du roman est claire, il n’en est pas de même pour à peu près tout le reste. Dès le début, l’histoire se présente avec une complexité certaine. Un colonel affirme à son ami John Baird qu’il a vu une jeune femme poignarder un homme en pleine rue, il y a une heure. De son côté, vers le même moment, Baird a vu une autre femme sortir d’une voiture. Tous deux arrivent devant la même voiture, quand une troisième femme sort d’un taxi, ouvre la porte de l’automobile, en récupère un objet et s’enfuit. Quand Baird et son ami colonel s’approchent du conducteur, ils ne peuvent plus que constater le crime.

L’enquête peut démarrer. Scotland Yard découvre que l’homme assassiné est un millionnaire sud-africain, Andrew Tozer. La voiture appartient à la comtesse Eleanor de Ditchling. Pour éviter un scandale, le commissaire en chef demande au comte d’obtenir de sa femme les éclaircissements nécessaires. Mais la comtesse ne répond à ses questions que par un récit rien moins que crédible.

De son côté, John Baird prend à cœur l’affaire : Eleanor était son amour de jeunesse. Il se rend à la propriété des Ditchling, où c’est Pauline, la jeune sœur de la comtesse, qui l’accueille. Elle espère qu’il pourra l’aider à innocenter sa sœur au comportement ambigu, qui vient d’attenter à ses jours, comme acculée à cette dernière extrémité.

L’inspecteur Hextall et l’enquêteur Lewis Kohn vont, eux, de surprise en surprise : Andrew Tozer n’a pas seulement été égorgé, il a subi trois attaques : on l’a poignardé, puis on lui a tiré dessus, et enfin il a été déchiqueté par quelque chose de « pire qu’un couteau ». Les policiers tentent avec difficulté de reconstituer les faits et gestes du défunt et de la comtesse : chaque nouvel indice épaissit le mystère au lieu de le dissiper. Comme le déplore Mr Kohn, « plus nous avançons dans cette enquête, plus les événements nous apparaissent comme inexplicables ».

Alors même que certains indices incriminent tour à tour la comtesse et lui-même, John Baird croise plusieurs femmes qui apparaissent comme autant de suspectes possibles : Elsie Winton, Sarah Driscoll, Mrs Cumberland…

Le roman parvient brillamment à dénouer peu à peu tous les fils qu’il a noués, tout en entretenant une atmosphère obscure. Une femme qui en poignarde une autre dans une rue de Bruxelles, le corps d’un tigre exhumé d’un pré anglais : autant de scènes frappantes et déconcertantes.

Comme le note Jean-Daniel Brèque, qui a revu et complété la traduction de Charles Giraudeau, La Femme dans la voiture est un roman novateur pour son époque. Mettant en scène des intrigues multiples qui requièrent une concentration sans faille, souvent au bord de l’invraisemblance, ce roman de 1915 annonce John Dickson Carr et ses romans policiers au parfum fantastique, à partir de 1930 seulement. De manière générale, il anticipe de peu le renouvellement du whodunit des années 1920. Il se montre moderne en intégrant dans l’intrigue les possibilités nouvelles apportées par les automobiles et le téléphone. S’il apparaît daté, c’est dans certaines affèteries d’époque qui subsistent encore : l’histoire d’amour transparente entre le héros et la jeune fille. Ce motif apparaît par exemple de manière récurrente tout le long de la carrière d’Agatha Christie, qui donne trop souvent la pénible impression de jouer les marieuses pour ses propres personnages. Et on ne peut pas dire que cette habitude ait disparu du roman contemporain.

En avance sur son temps, un des derniers titres de l’auteur du Scarabée et du père de Judith Lee, La Femme dans la voiture réussit l’exploit d’être aussi bien un roman prenant, qui se lit d’une traite, qu’exigeant dans la complexité de ses intrigues croisées.

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