Robert Oudot – L’Introduction officielle du régime sportif (Contes possibles) (1919)

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« L’Introduction officielle du régime sportif (Contes possibles) », de Robert Oudot, est paru dans L’Auto du 5 septembre 1919.

Robert Oudot a écrit de nombreux contes inspirés par le sport : il était adepte du cyclisme, du rugby, ainsi que de la natation.

L’Introduction officielle du régime sportif (Contes possibles)

Ayant lestement gravi les trois degrés de bronze phénolé qui conduisaient à sa chaire, le docte Eutoxas, professeur de respiration raisonnée à l’Université de Moisy-le-Grand, salua, d’un léger signe de tête, la foule de ses auditeurs réguliers, se fit une piqûre « d’énergie vocale » et commença sa leçon en ces termes :

« Messieurs, ce trente et un juillet de l’Ère Spirite est une date anniversaire qu’il convient de retenir…

« J’en vois parmi vous certains qui, d’un œil à la fois inquiet et curieux m’observent… Inquiet ? parce qu’ils se rendent compte qu’en matière chronologique ils constateront une lacune à leur défaveur… Curieux ? parce qu’ils brûlent de savoir…

« Qu’ils veuillent bien se rassurer… Le temps n’est plus des pédagogues prétentieux n’admettant point l’hésitation, comme l’ignorance. S’il en est encore, on ne les peut trouver dans nos universités régulières…

« Il y aura demain trois mille ans, messieurs, une révolution, dont les résultats sont encore incalculables, secoua le vieil édifice ou, dans des chambres mal aérées, végétaient les conceptions surannées de la vie humaine…

« Le trente et un juillet 2881, en effet, une décision du Grand Conseil de l’Omni-Science déclara le Sport obligatoire !

« Saluons, messieurs, cette date, la plus fameuse de toutes, dans l’histoire du monde civilisé et je vous convie à faire trois inhalations rythmées, en fa dièse, pour commémorer ce beau jour ! »

L’assistance entière se leva, et cependant que des accords invisibles, sur un mode très lent, se faisaient entendre à l’extrémité de l’immense salle, chacun, les bras levés au-dessus de la tête, ou étendus horizontalement, aspira par trois fois, en mesure, les effluves radio-stérilisées que dispensait le grand tube respiratoire central.

Cet exercice terminé, l’auditoire reprit sa place et le professeur continua :

« Je ne saurais, messieurs, trouver de qualificatifs assez énergiques, assez précis, assez élogieux, pour définir justement l’acte incomparable que nous devons aux pontifes du Grand Conseil… Je préfère vous donner simplement lecture de l’article qui parut le 1er août 2881 — c’est-à-dire le lendemain du grand jour — dans le numéro 747.625 (cinquante-huitième série) de notre journal officiel d’aujourd’hui, je veux dire L’Auto.

« Sous ce titre : Enfin ! le directeur de cet organe qui a tant fait, et depuis si longtemps, pour l’éducation physique, écrivait les lignes suivantes (1) :

« L’acte de justice vient d’être accompli ! Notre cher journal gagne enfin, devant le tribunal de l’opinion publique, le procès qu’il soutient depuis tant d’années.

« Le Sport est obligatoire.

« Il sera enseigné à toute la jeunesse au même titre que les dialectes anciens, l’histoire, la géographie, les mathématiques, le dessin et les arts plastiques, ces derniers venus dans le domaine de l’enseignement officiel.

« Grâces en soient rendues à nos dirigeants dont la décision ferme et forte assure, pour l’avenir, de réconfortantes possibilités.

« Pourquoi faut-il, hélas ! que notre joie ne soit point parfaite à l’heure même où se parachève l’œuvre des hardis pionniers du sport ? Parce que, si, pour nous, le « jour de gloire » est arrivé, ce n’est pas dans l’épanouissement d’une apothéose magnifique formée de toutes les convictions absolues, mais par la force irrésistible de la plus stricte nécessité…

« Et je m’explique :

« Après la guerre abominable qui, durant cinquante années, divisa le monde jaune et le monde blanc — guerre à côté de laquelle celle de cinq ans, de 1914 à 1919 de l’Ère chrétienne, ne fut qu’un jeu d’enfants — les pertes humaines furent telles qu’on désespérait de faire « revivre la race ».

« Les enfants qui avaient survécu étaient dans un tel état de misère physiologique qu’on pouvait prévoir, à bref délai, la disparition totale de dix générations au moins.

« C’est alors que le Grand Conseil de l’Omni-Science s’est rendu compte que nos méthodes d’éducation physique raisonnée étaient les seules qui pouvaient assurer le salut… On nous a pris — contraints et forcés — mais on nous a pris quand même ! Que craindrait-on de nous ? Voudrait-on supposer qu’il soit dans nos intentions d’enrégimenter sous le couvert du sport des légions destinées à combattre l’état de choses présent, à revenir aux antiques usages, à tenter de réformer la Constitution que l’Univers s’est librement donnée ?

« Ne riez pas ! Ceci nous fut reproché sans ambages…

« Nous n’avons, depuis toujours, qu’une devise : « Mens sana in corpore sano ! » Nous sommes des « En-dehors » de la politique, des gens de progrès et non des rétrogrades. Nous avons combattu pour le « perfectionnement », pour « l’amélioration » de la race humaine, si vous le voulez. Nous triomphons aujourd’hui ! Vive le Grand Conseil de l’Omni-Science ! Honneur à lui !

« La Direction. »

« Messieurs, fit Eutoxas après s’être injecté une nouvelle, dose « d’énergie vocale », je n’irai pas plus avant, aujourd’hui !

« Je vous invite à faire trois nouvelles inhalations rythmées, en ré mineur, cette fois, pour célébrer l’anniversaire du 31 juillet 2881 ! »

(1) Robert Oudot a réellement publié un article intitulé « Enfin ! », dans L’Auto du 30 juillet 1913 : « Il nous est agréable de constater que notre France commence à comprendre que son sol, ses aspirations, ses espoirs et ses traditions ont enfin, après une longue nuit, leur belle place au soleil, même pour les récalcitrants farouches, grâce au sport qui réconcilie les adversaires les plus déterminés. »

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