Sherlock Holmes en Sibérie : l’âme slave du détective en 1908

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Sherlock Holmes en Sibérie, par P. Orlovetz

Recueilli par Viktoriya et Patrice Lajoye, Lingva, 2015

Quittant les brumes de son Angleterre natale, Sherlock Holmes accompagné de son fidèle Watson prend le chemin de la Sibérie, nouvel Eldorado russe. Voyageant incognito, les deux amis qui parlent parfaitement le russe se fondent dans la population et partagent l’existence de ces rudes pionniers. Ils sont frappés par le niveau culturel des habitants qu’ils jugent supérieur au reste de la Russie et qu’ils expliquent par la déportation de nombreux intellectuels hostiles au régime tsariste. L’activité humaine en Sibérie se concentre principalement autour de la chasse et de la recherche d’or. Le pays est sauvage, la vie est difficile, aggravée par la corruption des fonctionnaires. Les évadés des bagnes font régner la terreur. Bon gré, mal gré, Sherlock Holmes sera obligé de reprendre son habit de détective pour punir quelques malfrats.

Ce livre de P. Orlovets retrace plusieurs affaires de Sherlock Holmes en Sibérie. « L’or de la mine » débute le recueil. Sherlock Holmes enquête sur un vol d’or qui se fait au nez et à la barbe des responsables de la mine La Fraternelle. C’est l’enquête la plus holmésienne du lot où les capacités d’investigation de notre héros seront mises à rude épreuve.
L’un des fléaux de la Russie était la corruption généralisée des fonctionnaires et des décideurs à tous les niveaux de la hiérarchie. Sherlock Holmes va se dresser contre une bande de ces vautours dans « Bandits des chemins de fer » ; une enquête âpre et violente traitée à un rythme d’enfer sans aucun temps mort si l’on excepte quelques considérations progressistes de l’auteur. J’ai particulièrement été marqué par le récit hallucinant d’un voyage ferroviaire scandé par les libations du chef de train et de son mécanicien.
Dans « Tueurs de gens », Sherlock Holmes s’attaque à un groupe de sept bandits responsables de la mort de maints trappeurs et chercheurs d’or. Ici, le texte prend la forme d’un conte horrifique dont la clef est le nombre sept.
Le récit suivant « Le trésor de la taïga » est une variation sur le thème du « Chien des Baskerville », la taïga y remplace les landes de Dartmoor sans que l’on y perde au change. L’auteur en profite pour nous convier à un périple en bateau où l’alcool et l’accordéon causent le malheur des passagers.

… L’accordéon se déchaîna alors vraiment.
Un des passagers exécuta un mouvement de vprisiadkou, en plant les genoux, sous les applaudissements des autres. Quelques minutes plus tard, le pont n’était plus qu’un chaos rappelant certains moments de la vie des Peaux Rouges. Une quantité incroyable de bouteilles fit son apparition. Tous ceux qui avaient des jambes et étaient capables de tenir leur bedaine se mirent à danser avec passion…
– pages 142 et 143

Le recueil se clôt sur « Le forçat de la taïga de Vargouzine » quand Sherlock Holmes traque le bagnard avec le flair et la ténacité du limier, une course poursuite rude et cruelle dans les décors sauvages et inhospitaliers de la taïga sibérienne.

Rédigé en 1908, ces aventures sibériennes de Sherlock Holmes étonnent par la rapidité et la vivacité de l’écriture. Ici, pas de longues pages de dissertation sur le paysage ou les coutumes du pays à la manière d’un Jules Verne. L’auteur distille avec soin ses considérations sur la vie en Sibérie, sur les paysages terribles et magnifiques de la taïga (lesquels me rappellent d’ailleurs « Terminus radieux » d’Antoine Volodine) sans jamais ralentir le récit. Son Sherlock Holmes est plus humain, atténuant le caractère de machine à penser créée par Conan Doyle, pour y mêler l’âme tourmentée des Slaves. Cette variation sera reprise par l’excellente série télévisuelle russe des enquêtes de Sherlock Holmes où l’on voit nos héros rire aux éclats et pleurer !
J’ai beaucoup aimé ce recueil où j’ai retrouvé le même plaisir qu’à la lecture des aventures de Harry Dickson, cet autre pastiche de Sherlock Holmes qui alterne, avec autant de bonheur, enquêtes et poursuites déplacées dans les décors animés par des personnages tous fleurant bon leurs Flandres natales. C’est cette appropriation des héros qui transforment ces textes en histoires originales sans tomber dans l’écueil des copies serviles. J’attends avec impatience la suite des aventures de Sherlock Holmes dans la Sainte Russie.

Servi par une excellente traduction de Viktorya et Patrice Lajoye, ce livre est disponible aux Éditions Lingva.

 

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