Simone de Ré – Chelita, la tueuse de panthère, illustré par Maurice de la Pintière (1953)

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« Chelita, la tueuse de panthère » est un conte écrit par Simone de Ré et illustré par Maurice de la Pintière.

Il fut publié dans La Semaine de Suzette n°46 du jeudi 15 octobre 1953.

Chelita, la tueuse de panthère

La pampa brillait comme un océan de feu. Un seul arbre et dans cet arbre, un totumo feuillu, aux clochettes rouges, Chelita guettait… A peine quinze ans, des yeux de jade dans un visage couleur de clair acajou, une toison noire aussi luisante que du goudron frais… et peur de rien ! Ainsi sont les filles de la pampa perdue entre la forêt vierge et le rio torrentueux !

Peur de rien, même pas de la panthère !

Le fauve se cachait-il dans les hautes herbes grises à force d’être sèches ? Les broussailles ondulèrent. Mirage ! elles frémissaient seulement au souffle de la brise brûlante… Tout à l’heure peut-être. Il fallait se montrer patiente. Depuis des jours, Chelita reprenait chaque matin son guet implacable, une vieille escopette en main.

Ce danger qui rôdait devenait insupportable. Habitués à errer en liberté dans l’immense et maigre pâturage naturel que forme la savane à demi calcinée par l’éternel soleil tropical, tout le bétail du village créole et les petits chevaux indiens étaient la proie quotidienne du terrible félin.

Quand les hommes montaient la garde près de la jungle, la bête tuait dans le village. Lorsqu’ils guettaient à l’intérieur des paillotes couvertes de palmes sèches, la panthère dévorait les jeunes taureaux au pacage.

Hier, don Pépé, alcade du village et père de Chelita, avait promis cinq cents bolivars à qui prendrait le fauve mort ou vif. Une fortune ! Tous les créoles, jeunes ou vieux, étaient partis battre la savane. Mais la nuit tropicale s’était brusquement étendue sur la pampa sans qu’aucun d’eux l’ait aperçue.

Cependant, le meilleur des chiens tigreros, qui couraient devant les chasseurs, avait été découvert éventré par un féroce coup de patte ! Ce chien, Chelita l’avait élevé et l’aimait plus que tout autre.

Elle en avait éprouvé un profond chagrin. De la rage aussi.

Chelita, que don Pépé et sa marna croyaient occupée à tisser des corbeilles en fibre de palmes, chez dona Carmen, était à l’affût dans la jungle proche. On la savait une fière tueuse de panthères. Lors des fréquentes battues, plus agile que les hommes armés de flèches ou de carabines, elle avait fait bien souvent le coup de feu la première, et de nombreuses peaux de jaguars, pumas et autres félins étaient accrochées aux bambous du rancho familial.

On ne doutait pas de son courage à Santa-Rosa de Orinoco. Mais de là à penser qu’elle oserait chasser, seule, un tel mangeur de chair fraîche !…

Sous le feu du soleil, Chelita guettait. Ses yeux verts, comme ceux du félin, brûlés par l’or du sable et de la plaine jaunie, restaient larges ouverts cependant.

Entre les herbes, la panthère l’épiait, immobile, patiente, sûre d’elle. Des heures entières, elles resteraient peut-être l’une en face de l’autre. Le fauve savait où était l’ennemie… mais Chelita ?

Chelita savait aussi !.. elle SE SAVAIT PERDUE ! Car la vieille escopette était enrayée !

La première pluie tropicale s’était abattue la veille sur le village indien. Il en serait ainsi pendant quatre ou cinq semaines, et la pampa renaîtrait. Mais Chelita ne la verrait pas reverdir ! Son dernier regard se posera sur l’herbe grise !

La pluie diluvienne, filtrant entre les palmes toiturant le rancho, avait dû faire rouiller la gâchette de l’arme. Celle-ci ne fonctionnait plus.

Et puis cette maudite panthère ne passait-elle pas, d’après les Indiens de la tribu voisine, pour être le diable caché sous le pelage étoile du fauve ? Car la légende prétendait aussi que les panthères tatouées de noires étoiles descendaient du ciel des démons.

A quoi bon penser à tout cela? Chelita, fataliste comme tous les Indiens, se savait irrémédiablement perdue.

La panthère avança une patte prudente… une autre… elle rampait… les narines dilatées. Elle n’apercevait pas encore l’ennemie, mais la devinait cachée là où était l’arbre. Chelita voyait l’herbe onduler, évoquait le fauve rampant… Encore quelques minutes et il bondirait sur la branche basse où elle était perchée… Quelques minutes !

Plus rien à espérer ! Les femmes, au village, bien trop craintives pour leurs bébés, n’osaient pas sortir des paillotes. Les hommes chassaient. Le désir de tuer la panthère les avait sans doute fait aller très loin… Trop loin pour espérer qu’ils pourraient venir à son secours.

Alors Chelita leva ses yeux de jade vers le ciel tropical trop lumineux, ce ciel qui serait le seul témoin de sa fin tragique. Inutile aussi, puisque la panthère continuerait à vivre et à tuer.

Elle leva les yeux et elle vit… une grosse totuma grande calebasse de l’arbre des pampas. Et, enroulé autour de la totuma, prêt à se jeter sur elle, le dard pointé, un serpent guaima, ennemi mortel des humains, mais aussi des fauves !

Peur de rien ! Le risque était à courir…

Chelita, d’un coup de crosse de la vieille escopette, fit voler la calebasse en morceaux. Il aurait pu se faire que le serpent tombât sur elle, mais non. Le reptile, surpris, vint choir à terre.

Il mesurait plus d’un mètre, et son corps zébré de marbrures jaunes et marron parut s’affaler. N’était-il pas assommé ? Chelita le vit s’agiter doucement.

Il vivait !

Il était temps. La panthère, dans un saut prodigieux, atteignit l’arbre. Ce fut un duel fantastique, entre le fauve aussi gros qu’un âne et le serpent n’ayant pour se défendre ou attaquer que sa langue pointue qui sifflait. Tour à tour l’un terrassa l’autre.

Fascinée, Chelita regardait… Parfois les deux ennemis paraissaient sur le point de succomber puis, de nouveau, le terrible combat recommençait sans que l’on pût savoir lequel serait vainqueur.

La panthère ne songeait plus à la jeune fille et celle-ci osa de nouveau respirer. Elle demeura immobile jusqu’à ce que les deux bêtes ne fissent plus un mouvement.

Encore un dernier soubresaut, un frémissement de la moustache soyeuse, et la panthère râla avant de s’effondrer, terrassée par l’effet du venin, empoisonnée.

Pris sous le corps pesant du fauve, le serpent, écrasé, eut une brève agonie.

Alors, Chelita descendit de l’arbre en riant et parce qu’elle ne pouvait pas, à elle seule, traîner la dépouille de la panthère géante jusqu’au village, elle courut chercher les hommes.

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