Simplicissimus – Sherlock Holmes (1930)

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« Sherlok [sic] Holmes », de Simplicissimus, est paru dans Images, « hebdomadaire égyptien paraissant le dimanche », du 14 septembre 1930.

NOTE : Simplicissimus écrit régulièrement « Sherlok », dans ses articles (cf. Personnages fictifs dans la littérature : Des noms qui ne disparaîtront jamais (1930)). Les différentes occurrences ont été corrigées.

Sherlock Holmes

— Vous êtes ridicule, mon cher.

— Pourquoi ?

— Vous lisez des romans policiers, maintenant !… Il faut que dans votre intelligence se soit produit un étrange phénomène ; je vous connaissais cultivé, ayant des lettres et du goût, épris de beau style et non un vulgaire liseur d’aventures rocambolesques. Vous êtes réellement décevant…

Et le légitime courroux de mon interlocuteur ne semblait pas s’apaiser et j’enrageais car il m’avait interrompu à un des moments les plus captivants de ma lecture et je voulais savoir anxieusement le nom du bandit qui signait « Cercle rouge » et dont Edgar Wallace nous contait les aventures.

Finalement, après m’avoir traité d’ignorant, il se tut, ouvrit un Paul Valéry et se mit à le lire, tandis que le train quittait Tantah pour Benha.

Quelle lecture pénible que celle de mon interlocuteur. Il lisait dix lignes, levait la tête, se replongeait dans la lecture et ne tournait pas les pages. On eut dit un Égyptologue déchiffrant un mystérieux papyrus.

— Que ce trajet est long, me dit-il.

— Pas pour moi, car j’aurais voulu finir mon Cercle rouge avant le Caire et je n’en aurai pas le temps. Mais pour vous, votre lecture ne semble pas vous amuser…

— M’amuser ? Mais on ne lit pas du Valéry pour s’amuser ; on lit du Valéry pour vibrer des divine musicalités de la pure poésie, frémir aux extases lyriques…

Je l’interrompis car je ne tenais nullement à une leçon de littérature moderne par ces épuisantes chaleurs :

— Vous avez raison, monsieur. Je ne suis pas encore assez intelligent pour mépriser les romans policiers.

Au fond, quel injuste préjugé contre les Sherlock Holmes, les Arsène Lupin et les Rouletabille. Toute personne se piquant d’instruction fait semblant de les mépriser ; je dis « fait semblant » car si vous voulez la vérité, tout le monde lit les romans des policières aventures. Mais tandis que d’aucuns ont la franchise de leur lecture, d’autres, la plupart, sont hypocrites et ne l’avouent pas.

Moi, j’avoue que je les aime et je ne me sens nullement déchoir pour ce goût.

Tout d’abord, je lis pour me distraire autant que pour m’instruire et je déteste les chefs d’œuvres ennuyeux, ceux qui exigent de moi un rude effort de compréhension et font une corvée de ce qui doit être un plaisir. Après les heures de travail, la lecture doit être un délassement et non un surmenage.

Et je soutiens qu’un roman d’aventures bien fait ne le cède en rien aux autres genres dit supérieurs. On affirme que tout livre policier est mal écrite ; c’est faux et certaines pages de Maurice Leblanc, Gaston Leroux ou Conan Doyle valent par la perfection littéraire de la phrase plus que tous les écrits des prétendus écrivains de haute classe.

Ce serait faire preuve de sottise que de classer Leblanc et Leroux comme mauvais écrivains, et l’élite des écrivains accueillait l’auteur de Rouletabille comme un de ses membres les plus marquants.

Le cadre des énigmes judiciaires peut facilement contenir une étude psychologique et la mentalité des assassins, des apaches, des filles de joie mérite d’être approfondie autant que celle d’un greluchon délicat et d’un Monsieur Vénus. Ce sont des hommes comme nous, des éléments de la société et c’est compléter son instruction que de s’initier à leur vie, à leurs misères, à leurs déchéances.

Pouvons-nous les supprimer de la vie et de la société ? Non ! Pourquoi alors les supprimer de la littérature.

Le crime existe, qu’on le veuille ou non ; il joue un rôle important dans la vie de toute collectivité ; on ne peut donc l’ignorer.

Pourquoi veut-on que la lutte pour l’amour, pour le pouvoir et la richesse — thèmes des romans prétendus littéraires — soit plus intéressants que la lutte de la police et de la justice contre les bas instincts de l’humanité ? C’est tout un coin de la bataille universelle qu’on doit reproduire.

N’y a-t-il pas de l’art et de la science dans ce duel de l’apache et du détective ? L’intelligence n’y joue-t-elle pas un grand rôle ? Et le cœur également puisque de féroces assassins sont des tendres et faible amants, à la merci de Dalilah !

Des romans comme les Sherlock Holmes de Conan Doyle ne sont-ils pas un véritable exercice de l’esprit, de la logique, de la finesse et de la rapidité du jugement ? En démontant le mécanisme du raisonnement accompli par le détective anglais, est-ce que ce n’est pas une excellente leçon que nous recevons ?

Ne condamnons donc pas, au nom d’un snobisme vain, le genre de ces romans qui compte d’indiscutables chefs d’œuvres avec les Histoires Extraordinaires d’un Edgar Allan Poe, les Misérables de Victor Hugo qui ne sont qu’un génial roman policier, les contes des écrivains russes, une dizaine d’œuvres de Balzac, etc…

***

Dans le même esprit, lire : Pierre Mille, « Littérature policière », in En quête… d’enquêtes ! (Arsène Lupin, Sherlock Holmes, Maigret et Cie), Bibliogs, 2016. Anthologie préfacée par Christine Luce & Fabrice Debaque.

Extrait :

« Lorsque M. Favet, son ami, fut introduit chez le professeur Paulin Costepierre, il ne fut pas peu étonné de trouver celui-ci entouré d’ouvrages qui lui parurent incontestablement plus légers que ceux qu’il avait coutume de voir chez lui.

Il y avait, sur un coin de sa table, les cent vingt-sept fascicules de Nick Carter, le grand détective américain ; un peu plus loin, les œuvres de l’immortel M. Gaboriau ; sur une chaise, l’Ombre de la corde et le Cambrioleur amateur, de l’ingénieux M. Hornung ; et sur un guéridon, bien à portée de la main, les volumes, maintenant innombrables, où M. Conan Doyle a célébré la gloire de Sherlock Holmes. »

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