Tennyson, les jeunes filles, les Bénédictins et Douai, de la poésie à l’enseignement en 1900

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Tennyson’s Poetrical Works – The Poetical Works of Alfred, Lord Tennyson

Collins, sans date, circa 1905, préface et notes d’Arthur Waugh.
Un recueil illustré, annoté et indexé de Early Poems, English Idyls and Other Poems (The Princess A Medley ; In Memoriam A. H. H. ; Maud), Idyls of the King et Later Idyls.

Les poésies de Lord Alfred Tennyson n’ont aucun secret, son existence n’est ponctuée que des sursauts dramatiques de bien d’autres dont on ne parlera jamais, car ils n’étaient pas poètes. Il ne bouleversa pas les structures de la littérature en rimes et, si l’on excepte la perte douloureuse de son ami intime Hallam, sa vie sentimentale n’offre que bien peu de malheurs extraordinaires. Peut-être que ce fils de clergyman, discret, à l’austère figure longue étendue d’une barbe en bas et d’un front dégarni encore plus haut, remua, sans débordement, l’opinion quand il admit des convictions religieuses peu orthodoxes à la fin de son passage sur Terre ; agnostique ou panthéiste, il s’en souciait lui-même assez peu. Il ne surprit pourtant pas tant la société victorienne qui l’avait encensé, ses domaines de prédilection avaient toujours peuplé ses vers de Nature animée, de légendes fantastiques et d’amour déclaré délicatement.
Tennyson visita en particulier l’imaginaire soigneusement édulcoré des jeunes filles, et plus d’une, emportée par ses rêveries solitaires qu’il relevait d’émois plus dissimulés, a certainement achevé ses récits à sa manière. À maintes reprises, dans la littérature du XXe siècle, Tennyson apparaît à la main ou au chevet des héroïnes, aussi libérées soient-elles. Les romancières anglaises, reines du polar, en firent l’usage fréquent, Agatha Christie, Dorothy Sayers, et que dire de Maud Silver, demoiselle d’un certain âge devenue détective, qui le citait à tout propos sous la plume de Patricia Wentworth.

Sans attirance personnelle pour le style, la curiosité me vint à voir le nom répété et lorsqu’à mon tour, il y a quelques années, cet exemplaire me tomba dans les doigts, je saisis l’opportunité avec bonheur. Le livre n’est pas plus extraordinaire que son auteur, édité sans compter au début du siècle dernier, il devait orner les bibliothèques d’une majorité d’Anglais. Sans date, le volume est toilé, décoré sobrement de titres à l’or dont les uniques coquetteries demeurent la police cursive délicieusement tarabiscotée et une tranche dorée, elle aussi. Une seule tranche cependant, que l’on voit et qui risquerait de se ternir sous la poussière.

De nombreuses illustrations parsèment le recueil, comme promis en page titre, en couleurs et en noir. Si certaines affichent une naïveté confondante et presque malhabiles, d’autres s’exposent au contraire charmantes, comme celles d’Y. Eyre, ou presque osées : l’encart en double-page d’un célèbre tableau de Burne-Jones par exemple. Les plus impressionnantes pour les filles en fleur demeurent les compositions d’Arthur A. Dixon quand Lady Shalott enflamme l’imagination, et de Herbert Cole qui couche la belle Viviane alanguie auprès de Merlin. Une seule se plonge dans le combat épique, encore qu’il s’agit d’une scène de tournoi chevaleresque par Stanley Berkeley.

Then, ere the silver sickle of that month
Became her golden shield, I stole from court
With Cyril and with Florian, unperceived,
Cat-footed through the town, and half in dread
To hear my father’s clamour at our backs
With Ho ! from some bay-window shake the night ;
But all was quiet : from the bastion’d walls
Like threaded spiders, one by one, we dropt,
And flying reach’d the frontier : then we crost
To a livelier land ; and so by tilth and grange,
And vines, and blowing bosks of wilderness,
We gain’d the mother-city thick with towers,
And in the impérial palace found the king.

 

VIVIEN.

A storm was coming, but the winds were still,

And in the wild woods of Broceliande,

Before an oak, so hollow, huge and old

It look’d a tower of ruin’d masonwork,

At Merlin’s feet the wily Vivien lay.

 

J’aurais pu n’en rien dire, un recueil courant, un poète célèbre, une édition anglaise, mais un argument me paraît essentiel, il fut offert comme livre de prix en 1908, à une toute jeune fille de Douai, dans le nord de la France. Cette étiquette accolée au deuxième plat rappelle le passé glorieux de l’Université de France, toute une histoire de l’enseignement laïque et religieux depuis quatre siècles, belliqueuse et stratégique également. Ce n’est qu’à la fin du XIXe qu’il fallut renoncer au faste intellectuel en faveur de Lille, et bien que la ville ait gardé l’honneur peu reluisant d’un tribunal de grande instance et de quelques garnisons, à présent disparues, la lente désagrégation culturelle débuta à cette époque. Aujourd’hui, Douai conserve les vestiges hébétés d’un passé riche et vivant sans songer à les renouveler, engourdie dans une routine provinciale.
En 1908, Mademoiselle J. Momal ne connaissait rien de l’avenir quand elle reçut son prix pour ses prouesses en langue anglaise, certainement fut-elle au moins satisfaite de le voir illustré. Cette récompense lui fut octroyée par A. Duporge, directrice du Collège de Jeunes Filles de Douai, fière d’y ajouter la mention Université de France. Une femme de poigne, on ne peut en douter, dont je retrouve la trace dans les rangs des membres titulaires de la savante Société botanique des Deux-Sèvres, fondée en 1888, qui étudiait la flore régionale et s’était étendue à la France entière. Mlle A. Duporge en était sociétaire depuis 1897, alors directrice des Cours secondaires à Douai, déjà. Ce collège de jeunes filles tout récent s’est installé en place des Bénédictins anglais, lesquels refusaient la nouvelle législation française et partirent en 1903. En 1904, la dame férue de flore prenait possession des lieux occupés depuis quelque trois siècles par des religieux et des garçons. Elle l’investissait serait plus juste pour décrire son action et le transformait en un établissement féminin de haute tenue culturelle. En 1928, il devenait le Lycée de Jeunes Filles, et en 1968 accédait à la mixité, aujourd’hui, il existe toujours et se nomme le Lycée Jean-Baptiste Corot. J’ai eu le plaisir de découvrir, après des recherches patientes et têtues, des photos et cartes postales jalousement dissimulées à l’abri des regards, scarifiées hélas du logo « officiel » des Archives municipales de Douai, on se demande un peu pourquoi. Mais baste, gardons le ravissement de pénétrer dans l’intimité de ces dames et fillettes du début du XXe siècle, l’on aperçoit peut-être Mlles Duporge et Momal sur les clichés animés, selon la formule consacrée en cartophilie.

 

Dans l’ordre des photographies, le Collège de Jeunes Filles de Douai, 1910. Le superbe bureau de la directrice, et nul doute que A. Duporge, lasse du travail au bureau, se soit assise dans le fauteuil pour lire un peu. Quant aux jeunes filles appelées pour des raisons inavouables dans ce lieu craint, elles avaient au moins le bonheur de s’asseoir confortablement. Bibliothèque des professeurs, Hall d’accueil, et une salle des fêtes…dans l’ancien couvent ! Cours de couture dans un local approprié… mais aussi une salle de dessin et une autre de physique. La vie quotidienne, jour et nuit. Le réfectoire, le dortoir des petites et les cabines des grandes. Sur le dernier cliché : le collège devenu Le Lycée de Jeunes Filles, après 1928. Les arbres ont poussé, les demoiselles en jupes longues s’en sont allées.

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