Thomas M. Disch, The Brave Little Toaster Goes to Mars – Doubleday (1988)

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Thomas M. Disch, The Brave Little Toaster Goes to MArs, Doubleday, 1988. Illustration de Kinuko Craft.

En France, Thomas M. Disch reste plutôt connu des amateurs de science-fiction comme l’auteur de Génocides, Camp de concentration ou encore Sur les ailes du chant. Les fondus de fantastique se souviennent, eux, du Businessman ou du Caducée maléfique. En dehors de ces romans brillants, il a aussi publié des recueils de nouvelles, des recueils de poèmes, et d’autres romans non traduits où l’on retrouve son esprit mordant et son penchant pour l’intellectualisme.

Thomas M. Disch, Brave Petit Grille-pain, Castor Poche Flammarion, 1989, couverture Gérard Franquin

Mais la part de son œuvre qui a connu des adaptations audiovisuelles et qui a sans doute eu le public le plus large est sans doute celle qu’il a destinée aux enfants. The Brave Little Toaster est d’abord une nouvelle parue en 1980 dans The Magazine of Fantasy and Science Fiction. Ce récit reparaît comme livre pour enfants chez Doubleday en 1986, avec les illustrations charmantes de Karen Lee Schmidt. Disch lui donne une suite dès 1988 en envoyant ses personnages sur… Mars.

Le premier volume reprenait la tradition des objets animés, surtout illustrée par les poupées et les jouets (qu’on pense à Pinocchio, Casse-noisette, Winnie l’ourson, aux romans de Johnny Gruelle, Margery Williams, Rumer Godden ou bien d’autres). Avec cette originalité que Disch a choisi des appareils électriques comme personnages, l’électricité leur prêtant vie, un peu comme à Frankenstein. C’est donc à des objets moins attachants et plus triviaux que sera dévolu le rôle de héros : un aspirateur, une couverture chauffante, un radio-réveil, une lampe de bureau… et le fameux grille-pain, directement inspiré du fidèle grille-pain qui a accompagné l’auteur pendant quinze années, selon ses dires.

Ici, nos personnages vivent tranquillement chez leur nouvelle propriétaire, jusqu’à ce que le radio-réveil capte une nouvelle fréquence, qui leur dévoile un complot en provenance de Mars. Le PMLA (Populuxe Martian Liberation Army) menace d’attaquer la Terre et d’anéantir les humains afin de libérer les appareils électriques de leur joug ! Pour empêcher cet épouvantable projet, les compères peuvent heureusement compter sur le génie scientfique de leur nouvel ami, un appareil auditif conçu par Einstein lui-même, qui sait comment les propulser à travers l’espace jusqu’à la planète rouge.

L’humour irrévérencieux de Disch est déjà apparent dans le sigle de l’armée martienne (le PMLA est davantage connu des littéraires comme recouvrant les Publications of the Modern Language Association). Son goût de la satire fait également merveille dans sa description de la société martienne, uniquement composée d’appareils électriques ayant fui la Terre pour lutter contre un grand péril : l’Obsolescence Programmée. Leur Commandeur suprême est un réfrigérateur de la taille d’une pyramide, qui veille à la fabrication d’objets électroménagers détournés à des fins militaires : grille-pains de guerre, fers à vapeur ou chauffe-biscuits incendiaires…

Le premier roman contenait déjà des appels à l’entraide, à la tolérance et à l’intelligence, des valeurs essentielles chez cet auteur. On les retrouve à travers la découverte chez leur nouvelle propriétaire d’un appareil auditif allemand, qui révèle la germanophilie de Disch, et permet de remettre en cause le patriotisme aveugle et un brin xénophobe du vieil aspirateur qui a connu la guerre. De manière peut-être un peu simpliste pour des lecteurs adultes, mais adaptée à un jeune lectorat, le roman fait l’éloge de la démocratie directe à travers la campagne électorale du grille-pain pour remplacer le Commandeur suprême et donc annuler son sinistre programme.

Comme le premier roman, adapté sous forme de long-métrage d’animation en 1987 par Jerry Rees (qui avait déjà travaillé sur Tron et Rox et Rouky), The Brave Little Toaster Goes to Mars devient un film animé en 1998, et la compagnie Disney elle-même assure sa distribution. L’adaptation s’écarte du roman sur certains points : les objets vivent chez un jeune couple, et non chez une ancienne étoile de ballet. C’est parce que les appareils de Mars enlèvent le bébé de leurs maîtres (pour une raison inconnue) qu’ils partent le récupérer sur Mars. Ces différences étant posées, il est d’autant plus étonnant de retrouver assez fidèlement plusieurs scènes originales et singulières du roman : le nuage de ballons dans la stratosphère, le personnage de Tinselina l’ange de noël électrique, la campagne électorale du petit grille-pain courageux, la révélation finale, et d’autres idées et détails insolites…

Par-delà la tentative de doter l’histoire d’une intrigue plus conventionnelle, il est réjouissant de voir l’imagination de Thomas Disch mise ainsi à disposition des jeunes esprits. C’est cependant, et sans conteste, le roman qui mérite d’être redécouvert et mieux connu de son lectorat premier. Parmi ses marques d’exigence, il ne craint pas de citer des strophes entières de poésie allemande, ou d’évoquer la théorie du champ unifié, sans parler de l’habituelle prose élégante de Disch. Pour comble d’excentricité, ce dernier a aussi publié un recueil de poèmes pour enfants, A Child’s Garden of Grammar, entièrement composé autour des règles syntaxiques : un parfait exemple d’invention débridée dans un cadre austère et rigide. Pour terminer sur une note amusante, voici un exemple typique de son humour noir, tiré de la première aventure du petit grille-pain, dans la délicieuse traduction de Rose-Marie Vassallo :

« Aux petites heures du matin, le grille-pain eut un cauchemar odieux. Il se voyait perdre l’équilibre au-dessus d’une baignoire pleine d’eau, vision insoutenable qui l’éveilla en sursaut – mais la réalité ne valait guère mieux que son rêve. »

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