Uchronie en Occitanie : Chroniques sarrasines par Jacques Boireau, 1988

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Chroniques sarrasines — Nouvelles 1984-1988 par Jacques Boireau.

 

Éditions Les Ateliers Du Tayrac, Collection Esse-Effe n° 1 dirigée par Yves Frémion, 1988. Couverture et illustrations de Luc Bannes, non paginé (106 pages).

 

Yves Frémion imprima en 1988 un nombre important d’exemplaires, convaincu que la beauté des récits motiverait autant de nombreux lecteurs. L’éditeur novice alors avoue, avec l’humilité rigolarde de celui d’aujourd’hui plus expérimenté, que l’objet manquait singulièrement de professionnalisme. Pour cette raison, et parce qu’Yves Frémion est incapable de jeter un livre un peu frustre mais conçu dans la joie, l’édition est encore disponible auprès de lui, pour les amateurs de glorieux vestiges des années 1980.

 

Jacques Boireau : Chroniques sarrasines — Nouvelles 1984-1988.

 

Les quatre nouvelles « Été », « Automne », « Hiver » et « Hiver toujours » sont parues dans la revue Fiction chez Opta. Il manque peut-être au cycle, pour le compléter tout à fait dans cette édition, la première nouvelle parue en 1976 dans Univers n° 7 chez J’ai Lu, « Enfants d’Ibn-Khaldoûn ». Elle est suivie par contre d’une postface de l’auteur.
J’ai lu Oniromaque en été 2013. Je ne sais plus si je n’ai pas rêvé ma lecture, ce qui n’étonnera personne qui connaît le sujet. Surprise d’avoir suivi avec délice le fil d’une histoire lourde de sensations, légère d’actions, j’en demeure plus imprégnée que secouée. Des bribes du roman surgissent, qui me bouleversent sans que j’aie en tête un déroulement précis, au point de me demander si j’ai bien lu le roman jusqu’au dernier mot.

En découvrant Chroniques sarrasines, un livret plus qu’un livre, juste assez épais pour un dos carré, imprimé en énormes caractères et sans pagination, j’ai hésité. L’objet présentait l’apparence sympathique des productions enthousiastes sans être bien joli, comme tous ceux un peu amateurs que je n’ai pas le temps, ou plutôt, auxquels je ne veux pas consacrer mon temps pour être trop souvent déçue, je ne suis plus très courageuse. Un recueil vieux de vingt-cinq ans m’inspirait moins encore l’élan spontané requis. L’aura mystérieuse d’Oniromaque, et le nombre réduit de pages, il faut l’avouer, ont eu raison de mes résistances. Et quel plaisir j’ai failli ne pas connaître ! Ces chroniques peignent un paysage aux couleurs changeantes, simple à l’abord, la perspective le modifie sans cesse, poussant en douceur le lecteur à réviser ce qu’il a lu quelques pages auparavant. D’une situation d’aspect normal, ancré dans une réalité ouvrière au grand air, les personnages, les lieux, les événements dérapent sans véhémence vers une autre dimension, prospective d’un futur possible, uchronie d’un partage ancien qui aurait accueilli les sarrasins en terre d’Oc.

La dérive douce-amère omet d’être aigrie, les reproches ne sont pas de mise, cela s’est passé. L’histoire s’attache à ceux qui restent, qui bâtissent encore en dépit de leurs souvenirs, dont le temps a atténué la violence verbale et la cruauté de son voile inéluctable. Le rythme est lent, le conteur mène d’autres conteurs, des chanteurs arabes, des troubadours occitans, la puissance des sentiments et des émotions se substitue à l’action, les gestes manqués sont les marqueurs du déroulement. Seule la dernière nouvelle se précipite, ajoute un nouveau protagoniste, jeune et actif, une femme à peine adulte, venue du Nord, de la « Francie » fruste et pauvre, une promesse d’ennuis, mais aussi de renouveau, d’enrichissement de la société des bâtisseurs, figée peu à peu par la routine. Mais la chute refuse de se produire, de nouveau, l’auteur dénie le devoir imposé aux récits de se laisser manipuler par l’action, il faut attendre pour raconter la suite. Il n’y en a pas eu, et c’est la seule déception éprouvée en achevant ces trop courtes chroniques.

Jeune et impatiente, je me demande si j’aurais apprécié autant ces quatre nouvelles. Une uchronie le long d’une rivière charriant des troncs, des quadragénaires burinés par les intempéries, tout cela m’aurait semblé bien terre à terre comparé aux rodomontades des romans survoltés qui paraissaient, qui paraissent toujours. Et j’aurais eu tort, les Chroniques sarrasines sont captivantes, elles tiennent le lecteur en leur pouvoir d’évocation jusqu’à la dernière lettre, ne le relâchant qu’après l’avoir convaincu que leur monde existe. Et dans mon cas, le sentiment d’en avoir été expulsée. Mais aujourd’hui, quel plaisir ! Vous aurez déjà compris. Je cherche activement dans mes rayons les revues qui ont publié Jacques Boireau, et je sortirai de son écrin de poussière Les années de sable que je n’ai jamais cru bon ouvrir.

 

Post-scriptum en aparté aux lecteurs de l’A.D.A.N.A.P.

En voilà un nid à poussière qui paraît bien peu recouvert par les particules du temps, 1988, hier à peine. Et pourtant, déjà les œuvres de moins de trente ans disparaissent dans les limbes de l’oubli. Jacques Boireau est mort en 2011, ses écrits ont bénéficié du triste événement en renaissant dans l’esprit des lecteurs. Son ultime roman, Oniromaque est paru en 2012 chez Armada, Chronique de la Vallée (uniquement en numérique) a été réédité début 2013, toujours chez cet éditeur. Fiction aux Moutons Électriques, et Galaxies ont rendu hommage à l’auteur disparu en publiant ses récits. 2014, nous approchons du printemps, une saison qui ne vint jamais dans les Chroniques sarrasines. Je lui donne un coup de pouce vert, en souhaitant une nouvelle floraison des histoires de cet auteur rare et précieux, dans les livres et dans les mémoires.

 

 

Note importante, en bas de page, bien entendu…
Cette chronique de Chroniques figure aussi un premier essai, annonciateur de prochains articles consacrés à la revue de parution ancienne, ou de parution nouvelle d’anciens, ou de parution comme nous en avons envie, parce qu’après tout, publié hier est une notion temporelle relative pour la poussière. Vous saisissez la subtilité toute machiavélique pour légitimer notre propension irrépressible à parler de sujets que nous aimons ! L’amateur n’y lira probablement pas de critique vinaigrée, nous n’avons pas le temps de disserter sur ce que nous n’apprécions pas, mais nous nous laissons le droit de changer d’avis, connaît-on précisément l’avenir.

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