Visite du Magasin Pittoresque (3) de M. Charton en 1855 : David Wilkie évoque Walter Scott

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Walter Scott et sa famille. Dessin de Freeman, d'après le tableau The Abbotsford Family (1817) par David Wilkie.

 

 

Visite du Magasin Pittoresque de monsieur Édouard Charton (3)

 

En mai 1855, la troisième visite du Magasin Pittoresque mène en Écosse à la rencontre d’un auteur adulé, mais aussi controversé, Walter Scott à travers les souvenirs émus du peintre célèbre, David Wilkie. L’écrivain, disparu depuis une vingtaine d’années, demeurait alors toujours au cœur de la création littéraire et du renouveau culturel écossais. Le rédacteur inconnu paraît avoir rapporté ou, plus probablement, traduit en partie des propos publiés dans une autre publication, j’ignore laquelle.

The Abbotsford Family (8 mars 1817) par David Wilkie, l’orignal redessiné par Freeman.

David Wilkie (1785 – 1841) était un peintre écossais appelé à faire le portrait de Walter Scott (1771 – 1832). L’artiste subjugué par l’écrivain et poète devint l’un de ses plus grands admirateurs et, outre les portraits qu’il réalisa de Scott et de sa famille — glissant même le visage de son idole dans le tableau The Entrance of King George IV at Holyrood en 1829 (deuxième personnage adossé au mur en partant de la gauche) ; voir « Digression » en fin de cet article — il rapporta ses souvenirs de séjour dans le domaine familial, avec cette compagnie qu’il appréciait. David Wilkie s’inspira également des récits de Walter Scott dans son œuvre. Sans signature, l’article dresse le portrait du célèbre Écossais à travers les souvenirs de Wilkie, son tableau de 1817, The Abbotsford Family, et des sources plus tardives inconnues.

Détail du visage de Walter Scott (deuxième personnage adossé au mur en partant de la gauche).

Texte en intégralité ci-dessous.

(Présentation du volume Le Magasin Pittoresque 1855 dans la Visite du Magasin Pittoresque (1) Jean Chappe et l’électricité. Précédemment, Le Magasin Pittoresque 1855 dans la Visite du Magasin Pittoresque (2) La Mère Dolly.)

 

WALTER SCOTT ET SA FAMILLE, TABLEAU DE WILKIE.

 

En 1817, le fameux peintre de genre de l’Écosse, David Wilkie, se rendit à Abbotsford. Walter Scott commençait alors à agrandir son habitation ; et le peintre y était appelé par sir Adam Fergusson, ami, compagnon d’enfance du maître du logis, qui voulait avoir le portrait de Scott pris au milieu de son cercle domestique, afin d’en parer sa nouvelle demeure, Huntly-Burn, à peu de distance d’Abbotsford.
« Je trouvai la maison pleine — racontait Wilkie, qui prenait plaisir, en dépit de sa réserve habituelle, à revenir sur cette visite et sur le temps qu’il avait passé chez le grand écrivain. — Scott, du matin au soir, promenait ses convives au proche et au loin, à pied, en voiture, à cheval. Il donnait la vie à tous les pittoresques environs qu’il nous faisait parcourir. Chaque ruine avait son histoire, chaque gué sa légende ; pas de colline, de taillis, de bosquet, de fontaine, qui n’eussent leur chanson. — Le charme des récits, nous disait notre hôte tout en cheminant, tient beaucoup aux localités. Une expression banale s’ennoblit et s’empreint d’une grâce particulière dès qu’elle s’applique aux sites qui nous sont familiers et chers. Ce n’est plus le lieu seulement qu’elle rappelle, c’est une foule d’idées con­fuses et poétiques, et l’imagination réveillée s’éclaire à la fois des reflets du passé, des rayons de l’avenir.
» — Personne n’est insensible à ces sympathies locales, affirmait-il un matin, comme il venait de causer en passant avec les ouvriers occupés dans la carrière à scier des blocs pour ses constructions d’Abbotsford. Ces hommes le con­naissaient tous ; du reste, il était connu, aimé, à plusieurs lieues à la ronde, de chaque fermier, de chaque paysan. Tous ne l’appelaient que Sherra (le shérif ; il l’était depuis neuf ans). Tous échangeaient avec lui des poignées de main cordiales. N’était-il pas leur recours, leur protec­teur, leur conseil ? Et, ce qui les touchait bien davantage, perdait-il jamais l’occasion d’échanger avec le moindre d’entre eux une gaie plaisanterie, un bon mot ?
» — Eussiez-vous affaire, poursuivait-il, au dernier man­œuvre immuable comme la souche qu’il déracine, rustre que la plus saisissante histoire de vol ou de meurtre ne ferait pas sourciller, ajoutez seulement que le fait s’est passé sur la bruyère que cet homme a coutume de traverser, ou bien dites que le bûcheron qui l’aidait l’autre hiver à jouer de la cognée était témoin de l’aventure, et je vous garantis que l’intérêt du lourdaud se ranime. — Je vous confie là, reprenait-il en clignant ses yeux d’un gris clair, si bien enchâssés, si bril­lants sous leurs cils noirs et sous l’ombre de ses touffus sourcils de lin, je vous livre mon secret. C’est ainsi que j’empaume mes chers compatriotes. Ils se figurent que ce sont mes descriptions qui leur plaisent ! Nenni ; ce qui les charme, c’est le travail de leur imagination au souvenir de sites qu’ils ont parcourus dès l’enfance. »
« Devisant ainsi, nous le suivions, continua Wilkie, à travers les douces vallées, les onduleuses bruyères dont il a fait l’histoire, et pas une vieille femme assoupie sur son rouet à la porte de sa cabane qui, se dressant, relevant le coin de son tablier et faisant la révérence du plus loin qu’elle aperçût le shérif, ne fredonnât à demi-voix quelque refrain dont il pouvait toujours expliquer le patois original ou fournir la rime oubliée. »
»  Dans une de nos chasses parmi les rochers du Yarrow, nous fûmes joints par le berger d’Ettrick, Hogg, pâtre et poète, qui, lorsque Scott nous présenta l’un à l’autre, m’accueillit d’une étrange et flatteuse façon. À peine notre hôte avait-il dit, en me montrant : — David Wilkie, notre Téniers (NLDR David Teniers le Jeune) à nous autres Écossais, » que le rude paysan, laissant tomber ses bras sous la grossière toison qui le couvrait, me regarda fixement dans un silence qui me fit presque reculer ; puis, me tendant tout à coup les deux mains, il s’écria de sa voix rauque et vibrante : — Dieu me soit en aide si jamais je me serais douté que vous étiez un si jeune gas !
» Il y avait plaisir à entendre Scott causer ballades avec Hogg, si passionné des chants des Highlands. Une vraie chanson écossaise, lui disait notre hôte ; mais c’est un caïrngorm, un diamant tiré des profondes mines de nos montagnes ; précieux reste des anciens temps qui, comme les camées antiques, nous reproduit le visage national avant le croisement des races ! »

« Pour en revenir à moi et à mon œuvre, reprenait Wilkie, impossible de songer à le prier de poser au mi­lieu de ce tourbillon. Je voyais trop qu’il n’avait pas une minute à lui ; puis je me résignai aisément à attendre le départ de la première compagnie ; mais elle n’était pas encore partie qu’une autre arriva. Certes, on ne pouvait perdre son temps d’une façon plus intelligente et plus agréable. Les soirées étaient pour moi de véritables fêtes. Notre hôte savait émoustiller l’esprit de ses convives, et tirer de chacun ce qu’il y avait de meilleur en lui. Mais c’était surtout Scott lui-même qu’il fallait voir et ouïr. Je l’étudiais, je le contemplais, assis sur son large fauteuil ; son grand beau lévrier Maida (que je me promettais bien d’introduire dans mon tableau) demeurait couché à ses pieds, et relevait la tête, de temps à autre, quand son maître élevait la voix, comme s’il eût pris intérêt à ce qui se disait. Des livres anciens, des débris curieux d’anti­quité, des fossiles tirés des fouilles voisines, ou envoyés de pays lointains, épars sur des tables gothiques autour du shérif, lui fournissaient d’intéressantes allusions, d’a­musantes anecdotes. Quelle physionomie vivante ! je le vois encore, grand et excellent homme ! Ses traits, qui eussent paru vulgaires sur tout autre visage, illuminés par l’âme qui brillait à travers ses yeux, à travers son sourire, et qui éclatait dans sa parole, acquéraient soudain une beauté, une distinction bien au-dessus de celle qui tient à la pureté et à la finesse des lignes. Ah ! j’ai bien des fois désespéré de rendre justice à ce visage-là !
» Sa merveilleuse intelligence, son inépuisable mémoire, cette insatiable curiosité qui se prenait à toutes choses, va­riaient à l’infini une conversation que jamais sa féconde ima­gination ne laissa tarir ; parfois, de cette voix sonore qu’un léger accent guttural rendait plus incisive, il nous lisait une ou deux pages remarquables de quelque vieil auteur écossais. Impossible d’oublier l’âpre harmonie de son débit pathétique et naturel tout ensemble, lorsqu’on l’a entendu répéter des vers dans cette sorte de récitatif enthousiaste dont seul il avait le secret. Et les histoires donc ! enrichies de comparaisons prises dans l’entière encyclopédie de la vie et de la nature, dites avec une si parfaite bonhomie, et qui tour à tour pro­voquaient le rire ou les larmes ! »
« Les répéter ! qui l’osera ? » répondait Wilkie, lorsqu’on le poussait sur ce chapitre ; car on voyait Scott plus en relief dans les souvenirs de l’artiste que sur le tableau du peintre. « Les fées, je pense, l’avaient doué lorsque, tout enfant, le pauvre petit boiteux, étiolé, maladif, se roulait sur la bruyère de la montagne parmi les agneaux : aussi aimait-il à raconter des histoires merveilleuses ; mais il ne se plaisait pas moins aux anecdotes de paysans, récoltées dans les fermes, les chaumières, et empreintes d’une naïve, subtile, irrésistible drôlerie. Il est vrai encore qu’il prenait plaisir à parler des lords terriens, des seigneurs des marches d’Écosse. Il n’était point fâché de descendre de ces hardis maraudeurs, défenseurs de la nationalité écossaise (comme il le faisait valoir à leur décharge), et même il réclamait volontiers sa parenté avec le slioch nan Diarmid (le clan de Campbell). »

« Il me souvient, disait encore Wilkie, qu’un soir, en­tendant retentir la note sonore du cornet d’un berger, Scott nous amusa fort des aventures d’un de ses ancêtres, un certain Walter Scott de Harden, le vieux Auld Watt, comme l’appelaient ses voisins. Pauvre propriétaire de la tour de Harden, berceau de la famille, il eût été riche si toutes les bruyères qui rougissaient ses domaines eussent mûri en épis de blé. Loin de là, comme, une après-midi, il regardait le berger du village qui faisait rentrer, au son de sa cornemuse, les nombreuses vaches des divers paysans, il l’entendit appeler la seule d’entre les troupeaux qui appartînt au laird. — La vache de Harden ! Par ma foi ! se récria Watt, bientôt ils diront ses vaches. — La nuit même il traversa la Tweed, et reparaissait le lendemain à la tête d’une couple de génisses anglaises et d’un beau taureau tacheté. En ramenant ces bêtes enlevées sur la terre en­nemie, il criait à la meule de blé laissée forcément en ar­rière : — Ah ! que n’as-tu quatre pattes ! il te faudrait bien marcher devant moi ! — Lorsque sa femme, Marie Scott, la fleur du Yarrow, comme on l’appelait, ne trouvait plus rien en son garde-manger, elle servait devant le chef de famille, dans un plat couvert, une paire d’éperons ; façon énergique de l’exhorter à renouveler la provende. Le fils de cette ménagère écossaise se nommait William Scott de Harden, et ne dérogeait point aux traditions de famille. Dans une excursion faite sur les terres de sir Gideon Murray d’Elibank, trésorier d’Écosse, son voisin, avec lequel il était en querelle, il fut pris par la troupe de ce seigneur, et on l’amena à sa suite garrotté sur un cheval. Du haut des créneaux d’Elibank qui maintenant gisent, tas de décom­bres, au bord de la Tweed, la femme de sir Gideon épiait le retour de son mari. Elle remarqua le beau et fier pri­sonnier, et descendit en toute hâte l’escalier en spirale : – Qu’allez-vous faire de ce garçon, de ce jeune Harden ? lui demanda-t-elle hors d’haleine en l’abordant. — Une proie pour nos corbeaux, répondit sir Murray, qui avait déjà fait nouer la fatale corde à une branche d’arbre. — Quoi ! répliqua la dame, quand j’ai trois grandes et laides filles à marier, vous ne trouveriez rien autre chose à faire d’un brave et beau chevalier qui sera quelque jour un riche baronnet ? Mieux vaut, certes, qu’il devienne notre gendre que d’orner votre gibet. — Sir Gideon, en bon et tendre père, trouva sa femme avisée, et offrit à son prisonnier d’opter entre la corde et la main de sa fille Marguerite. Sir William Scott de Harden était le plus bel homme de son temps ; après avoir consi­déré la damoiselle, il déclina l’honneur de l’alliance. Le futur beau-père lui accorda trois jours de réflexion ; mais ce ne fut que lorsque le nœud coulant entourait déjà son conque le prisonnier se ravisa pour devenir l’heureux époux de Meg à la grande bouche, comme on la nommait dans le pays ; bonne femme d’ailleurs, et qui apprêtait avec un talent remarquable les tranches de bœuf dont son mari avait soin de pourvoir le ménage. »
« Je ne saurais reproduire l’entrain, l’esprit avec lequel ces bribes de traditions étaient racontées, poursuivait Wilkie ; et sans les exigences de mon art, je m’oubliais tout à fait à Abbotsford. Enfin il y eut un intervalle de solitude ; la société qui partait ne fut pas immédiatement remplacée. N’importe, je ne savais comment demander une séance. Supposant que Scott allait, pour réparer le temps perdu, s’enfermer avec ses livres et ses papiers, j’aurais craint d’être indiscret. Comme j’hésitais, après le déjeuner, Laidlaw, à la fois son ami, son secrétaire et son intendant, entra ; Scott se tourna vers lui, et je me disposais à m’es­quiver, pour le laisser parler affaires ou littérature, lors­que je l’entendis s’écrier : — Ah ! c’est vous, Will ; à la bonne heure. Demain nous passons l’eau, emmenant les chiens, et je parierais que nous trouvons un lièvre. Maida me l’a aboyé à l’oreille. »

« Bref, continuait Wilkie, je m’aperçus qu’il s’agissait de plaisirs, non d’affaires, et je mis de côté mes scrupules. Ce diable d’homme, surchargé de travaux de tous genres, écrivant des centaines de volumes, semblait toujours de loisir, et ce ne fut que plus tard que je connus son secret. Constamment levé avant cinq heures, il faisait lui-même son feu, se mettait à l’ouvrage, et à onze heures ou midi, heure du déjeuner, il avait, selon son expression, rompu le cou à la besogne du jour, et pouvait se reposer sur six à sept heures d’un travail assidu. »
En prenant pour fond du portrait de Walter Scott la con­trée sauvage, les terres agrestes qui bordent la Tweed, Wilkie a tenu compte de l’amour du poëte pour ses chères montagnes grises, comme il les appelait, pour ses bruyères bien-aimées, desquelles il disait : « Si je ne les voyais au moins une fois l’an, je pense que j’en mourrais. »
Le capitaine Adam Fergusson, en costume de garde-chasse, ou plutôt de braconnier, occupe le coin du Portrait de famille, et avait droit à cette place. Compagnon d’études de Walter Scott, son ami de tous les temps, même durant la guerre de la Péninsule, où Fergusson fut fait pri­sonnier, il avait caressé l’espoir (qui se réalisa à l’époque du portrait) de se fixer un jour auprès de son illustre ami. Sept ans plus tard, il mariait Jane de Lochore, sa nièce et sa pupille, au fils aîné de Walter Scott, placé à sa droite dans le tableau.
C’est cet Adam Fergusson qui donna, aux lignes de Torres-Vedras (NDLR Guerre napoléonienne, bataille franco-anglaise au Portugal, 1810), une singulière preuve de son enthousiasme pour le poète écossais. Le jour même où il avait reçu d’Édimbourg le premier exemplaire de la Dame du lac, il se trouva posté, en tête de sa compagnie, sur une pointe de terre exposée à l’artillerie ennemie. Ses hommes avaient ordre de rester couchés à plat ventre ; le capitaine, agenouillé à leur tête, lisait le poème de Walter Scott. Arrivé à la description de la bataille, au sixième chant, il n’y tient plus, et, dans son enthousiasme, lit tout haut les stances à ses soldats attentifs. Au moment où il déclamait ces vers :

… Le fatal défilé dévore
Montagnards et Saxons, la lance et la claymore…

Le canon tonne, les boulets rebondissent contre la crête de rochers qui abritait la petite troupe, et tous se relèvent en poussant un joyeux hourra.
À côté du fils aîné du poète, du long adolescent, alors hardi chasseur, plus tard major au 15e de hussards, est placé son plus jeune frère, Charles ; derrière eux, un de leurs « honnêtes voisins, » comme les appelait Walter Scott, un de ces braves travailleurs dont il était la provi­dence, à chacun desquels, au retour de son voyage de France, il apportait un souvenir, et qui furent nourris par lui lors de la disette de 1817 en Écosse. Il les employa tout l’hiver, sans s’inquiéter de l’énormité de dépenses crois­santes auxquelles sa laborieuse et féconde plume semblait pouvoir toujours suffire. À la droite de Walter Scott sont ses deux filles, l’aînée, Sophie, devenue Me Lockart en 1820, et la vive Anne, alors folâtre jeune fille de quinze ans.
La figure qui, dans un attirail de fermière, occupe, der­rière le beau lévrier, le coin gauche du tableau, est la mère de famille, Charlotte Charpentier, née à Lyon, et que Walter Scott épousa en 1797, malgré les préjugés des siens contre une bru française.
« Elle avoisinait la quarantaine quand je fis son por­trait, dit Wilkie, et n’avait plus la taille de fée dont parlait son mari en racontant leur première rencontre, dans une promenade à cheval, aux eaux de Gilsland ; mais elle con­servait un teint uni d’un brun clair et brillant, des yeux d’un éclat tout méridional, et une profusion de magnifiques tresses noires. Elle me parut excellente femme, ajoutait-il, et d’un caractère égal et doux. »
Mais ce ne sont pas les souvenirs du peintre, ce sont les journaux de Scott qui seuls peuvent donner l’idée de ce qu’était pour lui la femme à laquelle il fut si malheureux de survivre. « Que ferai-je, écrivait-il, au triste crépuscule de sa vie ; que ferai-je de toutes ces pensées qui, durant trente ans, lui ont appartenu ? Ah ! elles retourneront long­temps, longtemps, toujours à elle ! »

C’est dans ces pages intimes, où se révèle la pensée de Scott, qu’il faut lire et connaître tout l’homme. Wilkie a peint le baronnet à l’époque la plus florissante de sa vie, au milieu de sa prospère famille, entouré de sites dont les collines, alors arides, sont aujourd’hui parées, grâce à lui, de bois verdoyants ; au sein de ce pays qui doit à sa brillante imagination une auréole formée de tous les rayons du passé ; près de cette curieuse demeure d’Abbotsford, sa création aussi, et dans laquelle il a reçu princes et pauvres, grands et petits, faisant à tous ses compatriotes, et à tout voyageur, les honneurs de l’Écosse ; riche enfin par l’in­cessant travail de sa merveilleuse plume et d’une intelli­gence plus merveilleuse encore.
Mais qu’est-ce que tout cela ? Qu’est la prospérité de Job à côté de sa misère ? C’est lorsque Walter Scott a perdu ses amis, morts avant lui, ou l’entraînant dans leur ruine, lorsqu’il n’a plus richesses, ni paix intérieure, ni repos, ni santé, c’est alors qu’il devient sublime. Il faut le voir tel qu’il se peint lui-même dans son journal, seul confident des tortures de son âme, de la force de son courage, de la tendresse de son cœur. Pas une plainte des amis qu’il avait soutenus de toute sa fortune, de tout son crédit, et dont les banqueroutes l’écrasaient, lui et les siens, dans le passé et dans l’avenir. Il n’a pas un moment l’idée de se soustraire à la responsabilité qu’il a encourue. Il sent toute la portée de sa situation, et refuse l’aide d’amis riches, de parents, d’admirateurs : jusqu’au pauvre M. Pôle, ancien maître de harpe de sa fille, qui lui apporte les quinze mille francs d’économie qui formaient tout son petit avoir, et qui se voit tendrement refusé. Walter Scott n’enveloppera personne, riche ou pauvre, dans sa ruine : « Ma main droite, dit-il, doit tout faire. »
« Eh bien, travail ! — travail ! — Ô invention, réveille — toi ! s’écrie-t-il dans ces pages où il versait le trop-plein de son cœur. Puisse l’homme être bon ! puisse Dieu être propice ! »
«… S’ils me le permettent, dit-il plus loin, parlant de ses créanciers, je serai leur vassal tout le reste de ma vie ; je creuserai dans la mine de mon imagination pour en tirer des diamants… où n’importe ! tout ce qu’ils pourront vendre ! non pour m’enrichir, mais pour remplir mes engagements. Je ne veux, non, je ne veux pas être appelé insolvable… Peut-être le suis-je !… mais du moins je ne mettrai pas hors du pouvoir de mes créanciers les res­sources littéraires ou morales qui restent en moi. »
Quelquefois la force défaille, les larmes le gagnent, as­siégé qu’il est de toutes parts :
«… C’est étrange de se sentir devenu comme un nuage qui obscurcit la gaieté partout où il jette son ombre gla­ciale !… Je sais à peine ce que je sens, quelquefois aussi ferme que l’écueil de la Basse-Roche, puis aussi faible que les eaux qui s’y brisent… encore aussi décidé, aussi prompt en pensée ; et pourtant, lorsque le contraste de ce qu’est devenu ce lieu avec ce qu’il était il y a si peu de temps frappe mon esprit, il me semble que mon cœur se brise ! Seul — vieux —, privé des miens ; — tous, sauf la pauvre Anne ! Ruiné, embarrassé, menacé, privé de la tendre compagne qui pensait avec moi, qui savait apaiser ces ap­préhensions qui brisent le cœur, alors qu’il les doit porter seul — … J’ai peur que le pauvre Charles ne m’ait surpris pleurant… Chez moi, la torture nerveuse qui arrache les larmes est d’une terrible violence — une sorte d’étrangle­ment auquel a succédé un état de stupidité durant lequel je demandais… s’il était vrai que j’eusse perdu ma pauvre Charlotte ! »
Six ans entiers, enchaîné par sa ferme volonté et son rigoureux esprit de justice à ce travail, sa joie lorsqu’il était libre, aujourd’hui sa galère, il résista aux tortures morales et physiques. Plusieurs attaques, suites d’un ra­mollissement du cerveau, triomphèrent enfin du corps, non de l’âme, et, après avoir, comme il disait énergiquement, donné à la mort plusieurs « terribles poignées de main, » pressant en vain de ses doigts énervés la plume, ressource si longtemps de ses amis, des malheureux, de sa famille, et enfin de ses créanciers, il mourut le 17 septembre 1832. Ses derniers mots adressés à son gendre ont été :
« Mon ami, — soyez bon, soyez vertueux, soyez religieux, soyez bon, — rien autre ne reste quand on en est là. » « Non, non, ne les réveillez pas ! » ajouta le mourant, de­vinant qu’on allait chercher Anne et Sophie. « Pauvres chères ! je sais qu’elles ont été debout toute la nuit. Dieu vous bénisse tous ! » Et il s’endormit quelques secondes. Peu après il expirait au milieu de tous ses enfants, dont deux le devaient suivre de bien près.

C’était par un jour tiède et beau ; toutes les fenêtres étaient ouvertes, et l’on n’entendait que le bruit, si long­temps doux à son oreille, du murmure argentin de la Tweed sur son lit de cailloux.
Jamais on ne vit plus majestueuse image du repos que ce noble et doux visage d’où toute angoisse avait disparu.
La vente des éditions successives de ses innombrables ouvrages achève encore de payer les dettes de ses éditeurs et de ses libraires.

Digression

 

Wilkie The Entrance of George IV at the Palace of Holyroodhouse, étude.

 

J’ai découvert au cours du déménagement de notre blog de cet article, trois ans après sa rédaction, un détail étrange à propos de la scène et du tableau The Entrance of King George IV at Holyroodhouse, un événement qui eut lieu en 1822. Alors que je cherchais une meilleure reproduction, je n’ai pas trouvé une, mais deux versions de celui-ci, l’une présentée par la Royal Collection ainsi : « Sir David Wilkie, The Entrance of George IV to Holyroodhouse, 1822-30 Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2015 », l’autre par les National Galleries of Scotland : « The Entrance of George IV at the Palace of Holyroodhouse, Sir David Wilkie1828 ». Une énigme pour laquelle j’ai déniché l’amusante explication, évidente aussi : il s’agit de deux tableaux, l’un étant l’esquisse de l’autre… une étude plus qu’esquissée, tout de même !
David Wilkie, présent lors de l’entrée du roi, dût probablement croquer la scène ce jour-là puis, 1822 à 1830, travailla avec l’attention la plus soigneuse sur son grand œuvre, il était destiné au roi lui-même. Il en réalisa plusieurs essais et cette étude préparatoire approfondie, celle qui est conservée aujourd’hui dans le musée écossais. L’interprétation réduite, de belle taille cependant (55,60 x 91,40 cm contre 126,0 cm x 198,1 cm pour le tableau royal) demeure fidèle à la scène initiale (tout au moins, aux personnages saisis à l’origine, pour la splendeur cérémonielle, je suis moins sûre) ; une scène dont est absent Walter Scott, quoiqu’on peut l’imaginer dans la foule, une hypothèse hasardeuse, mais plausible. Quand le peintre reporte ses choix longuement étudiés, il introduit l’écrivain à la place d’un spectateur au visage dissimulé par un autre, et de cette manière expose dans le salon royal d’Angleterre une importante figure écossaise qu’on pourrait qualifier ici d’impassible, je crois bien, devant le faste déployé. Curieux, n’est-il pas ?

 

Wilkie The Entrance of George IV at the Palace of Holyroodhouse, Royal Collection.

 

Suite et fin  dans la Visite du Magasin Pittoresque (4) Jean-Jacques Grandville Portrait d’un caricaturiste

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