Émile Verhaeren – La Lune (1893)

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« La Lune », d’Émile Verhaeren, poème paru dans La Revue rouge d’octobre 1893.

La Lune

Sous les plafonds que sur la terre
Minuit ajuste avec des crampons d’or,
Tu voyages par le soir mort
Œil éternel et solitaire ;

Œil pour le pôle et le désert
Où la chaleur ressemble au gel,
Où le silence comme un scel
Ferme les lèvres de la mer ;

Œil projeté de haut en bas
Sur les peuplades taciturnes
Qui bâtirent leurs sphinx nocturnes,
Avec les blocs que tu fixas ;

Œil qui casses ta clarté ronde
Comme un cristal contre les dalles
Que font les vagues colossales
Sur les plages, au bout du monde ;

Œil d’immémorial ennui,
Éclatant et livide,
Que le temps sculpte au front du vide
Dans le visage de la nuit ;

Œil si vieux que la terre oublie
Monotone, depuis quel jour,
Monotone, tu fais le tour
De sa mélancolie ;

Œil nul et que l’on sait béant
Parmi les ombres claires,
Lorsque, l’hiver, tu les éclaires
Avec ta mort et ton néant ;

Œil hostile des firmaments
Qui travailles, sans nulle peur,
À la folie et la terreur
Des poètes et des amants ;

Pendant les lourds minuits de pierre
Qui s’abaissent sur mon alcôve
Tu m’engloutis sous ta paupière
Œil monstrueux et chauve.

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